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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 15:46

Mon troisième article sur Fontfroide est en ligne sur ODB. Mais à la veille du nouveau festival, je le met sur mon blog.

On ne peut avec un festival comme Musique & Histoire à Fontfroide se permettre de jeter les mots sur une feuille, en se disant qu’une chronique musicale n’est jamais qu’un billet d’humeur.

En cette troisième journée, entre poésie et gravité, bonheur et mélancolie, la lumière des lieux nous a portés sur des rivages fait de mystères, de féerie, d’amour, d’écoute, d’ouverture à la diversité, à la pluralité et à la richesse des mondes.

Le concert, de l’après-midi, nous a ainsi conduits, sur les chemins des sortilèges amoureux, nous invitant à la méditation, à la limite du songe, celui d’une poésie musicale courtoise, sensible et raffinée. C’est dans le dortoir des moines, et non dans les jardins, à la demande de l’artiste, que nous nous sommes retrouvés, pour entendre un récital voix/harpe, offert par Arianna Savall Figueras.

Mais avant toute chose, elle a souhaité rendre un vibrant hommage à ses parents. A son père tout d’abord, présent dans la salle, mais également à sa mère, -dont la présence bienveillante est d’une telle évidence à Fontfroide, comme à ses côtés-, pour tout ce qu’ils lui ont apporté et permis de réaliser. Et le concert de ce soir est à l’image de cette liberté artistique dessinant un parcours humain et musical précieux et incandescent.

Reprenant des pièces qu’elle a déjà enregistrées sur divers CD, -avec l’ensemble qu’elle a créé avec Petter Udland Johansen, Hirundo Maris-, dont certaines compositions personnelles, c’est en fait une invitation à un voyage d’amour, dans la tradition des troubadours, qu’elle nous a proposée et qu’elle a intitulée : La voix de la harpe.

Voyage sans frontière comme les sentiments, comme les poètes et les musiciens, que rien n’arrête. Ainsi les pièces que comporte son récital nous conduisent-elles de l’Allemagne à l’Italie, de l’Espagne à la France et sur les rivages du Nord de l’Europe.

Bien que la harpe soit un instrument courant du Moyen-Age au XVIIième siècle, voire bien évidemment au-delà, elle n’a longtemps été qu’un instrument d’accompagnement. Les œuvres qui lui sont exclusivement destinées qui nous soient parvenues sont donc rares, puisque c’est avec Monteverdi qu’il semble que pour la première fois, une musique soit notée tout spécialement pour elle. Au Moyen-âge, elle n’est réellement connue que parce qu’elle apparaît régulièrement dans l’iconographie.

Mais Arianna Savall Figueras est une interprète virtuose qui ne s’arrête pas à ce type de difficultés, n’hésitant pas à adapter des pièces destinées à la guitare ou au théorbe à son instrument, telle l’arpeggiata de Kapsberger. Entre pièces anonymes, ou de compositeurs tels Monteverdi ou Gaspar Sanz au répertoire gaélique traditionnel, tout ici est d’un lyrisme au charme ineffable.

S’accompagnant tout d’abord d’une harpe médiévale, puis d’une arpa doppia (la harpe baroque), Arianna Savall Figueras, nous donne bien plus qu’un aperçue de l’étendu d’un répertoire pour instrument. Elle semble broder les arpèges durant l’arpegiatta avec une technique arachnéenne ensorcelante. Elle est aussi, peut-être une des rares harpistes à pouvoir donner l’illusion que sa harpe résonne comme une guitare ou un théorbe, accompagnant ainsi le son si pur de la harpe d’une résonance sombre et mélancolique. Le timbre limpide et chatoyant d’Arianna Savall Figueras fait tressaillir chaque note, chaque mot, de Si dolce è il tormento ou de l’Amour de moi, d’une sensuelle clarté toute baroque. Ici aimer c’est donner et c’est partager des émotions à fleur d’âme. Il émane du chant d’Arianna Savall Figueras une telle générosité, une telle sensibilité que d’Hildegard von Bingen aux fées du Nord, sourde un bonheur sans égal. Tout n’est ici qu’amour, lumière et beauté, y compris les ornementations du chant, révélant à la fois une technique et une âme si étincelante qu’aucune nuit, aucun chagrin, aucune peur ne peut y résister. Les nuances si subtiles du chant et de la harpe sont un véritable sortilège.

Pour les bis Arianna est rejointe par Petter Udland Johansen… nous invitant à danser parmi les rires des fées, virevolter avec les couleurs arc-en-ciel filtrées par les vitraux.



Pour ce troisième soir de concert, Jordi Savall nous a présenté sa dernière grande fresque musicale sortie récemment chez Alia Vox, Ramon Llull, Temps de conquestes, de diàleg i desconhort, créée à Barcelone en novembre 2015 et que nous évoquerons prochainement sur ODB Opéra. En raison de l’indisponibilité de certains artistes présents lors de la création à Barcelone ou au disque, il en a adapté certains passages.

Le festival Musique et histoire à Fontfroide a un surtitre que nous connaissons tous et qui a d’autant plus son importance en ces temps douloureux de violence et de deuil : Pour un dialogue interculturel. Et le programme de ce soir est bien plus qu’un simple appel à s’ouvrir à l’autre, ou un concert qui se voudrait « militant ». Il s’agit bien d’une véritable réflexion musicale, qui par la redécouverte d’un philosophe, poète, mystique qui a profondément marqué son époque, Ramon Llull (1232-1316), par sa plénitude absolue, un juste équilibre Texte/musique permet de remettre en question toutes nos certitudes sans concevoir cela comme une déchirure insurmontable.

Par l’émotion musicale, ce concert nous rappelle que si l’être humain est faible, il peut choisir d’être libre et d’aller vers l’autre, à la découverte d’horizons nouveaux sans pour autant renoncer à ce qu’il est et à son héritage socio-culturel.

Plutôt que de vouloir opposer les trois grandes religions monothéistes et prêcher à tout vent des « guerres saintes », Ramon Llull toute son existence rechercha un dialogue entre les croyants de chaque religion. Sans être un militant pacifiste, il voyagea toute sa vie afin de rencontrer, organiser des discussions avec des responsables de cultes.

Parvenir sur un sujet aussi délicat, à partir d’un personnage dont les écrits certes magnifiques mais s’adressant a priori à un public érudit, à transmettre non seulement une émotion, mais au-delà à nous bouleverser tout en nous incitant à la réflexion, relève de l’idée que les compagnons du devoir se font du « chef-d’œuvre », du mystère de l’âme. Seul un artiste humaniste comme Jordi Savall pouvait probablement le réaliser.

C’est donc en s’appuyant sur les écrits de Ramon Llull, auteur prolifique, qui nous sont parvenus grâce à leur diffusion « universelle » dès leur création, que le maestro catalan nous livre l’histoire d’une vie, d’un itinéraire humain, avec ses joies, ses erreurs, ses peines, ses doutes et ce dépassement qui permet jusqu’au bout de persévérer dans la douleur et la solitude.

Deux récitants Sylvia Bel, actrice catalane et Jordi Boixaderas, comédien espagnol, qui ont déjà tous deux travaillé avec Jordi Savall, nous content une histoire hors du commun, celle d’un homme, d’un courtisan ordinaire qui soudain va à l’occasion d’une révélation, choisir la rupture et la curiosité comme chemin de vie. Leur diction parfaite et une présence scénique très intense, participent pleinement à la fluidité d’un récit profondément humain, profondément vrai. Comment ne pas être saisi par leur envoûtante interprétation toute en nuances de ce magnifique dialogue extrait du Livre de l’ami et de l’aimé. A fleur de peau, l’amour sensible ose espérer et pardonner.

De la naissance à la mort de Ramon Llull, les différentes étapes de sa vie sont donc marquées par des extraits de textes mais également musicaux. Si Ramon Llull n’était pas musicien, des indications qu’il a portées sur ces poèmes, laissent à penser qu’il ne les concevait pas sans mise en musique. Jordi Savall a choisi d’illustrer, un de ses textes, la Complainte de Ramon Llull par la musique du poème du Maître des Troubadours, Giraud de Borneil, Je ne peux supporter la douleur, dont l’interprétation de Luis Vilamajó sur le fil du silence est un pur joyau contemplatif.

Pour le reste du programme c’est dans un corpus aussi bien de musique médiévale occidentale qu’orientale que Jordi Savall a découvert de quoi nous donner à entendre l’âme de Ramon Llull, de son temps, de ses contemporains. Et c’est tout l’univers de ces civilisations entre raffinement culturel, et quête d’un idéal résistant à la violence des croisades et des luttes pour faire prévaloir une religion sur une autre qui se livre ainsi à nous. Entre l’art des troubadours, poésie occitane, pastourelles et taksims, danses mauresques, mawachah et plaintes arabes, nous nous laissons porter non loin mais comme en dehors de ce monde moderne, à la limite de l’inconscience, en un espace et un temps ou notre perception du monde en devient plus émotionnelle et plus vibrante. Tous les chanteurs et musiciens réunis par le maestro catalan pour porter ce projet et son message humaniste, se dépassent et vont bien au-delà de la virtuosité afin de nous ouvrir ces horizons nouveaux, ceux que Ramon Llull en son temps n’avaient pas hésité à franchir pour rompre avec le cycle de la violence et permettre à l’idée de la paix et du dialogue de faire son chemin et franchir les préjugés et l’ignorance.

La merveilleuse chanteuse et Oudiste syrienne Waed Bou Hassoun, est la voix féminine de ce programme. Et en lui confiant la berceuse hébraïque Noumi noumi yaldatii, qu’a si souvent chanté et transcendé Montserrat Figueras, Jordi Savall nous a fait un cadeau rare et précieux. Lorsqu’elle rejoint le centre de la scène, elle nous donne, vêtue d’une robe couleur chocolat aux broderies d’or, le sentiment grave et élégant, délicat et onirique d’une présence faite de compassion et de tendresse, de mélancolie et de lumière. Elle forme également un très beau duo avec Moslem Rahal dans « Ô toi qui m’a enivré », une danse arabe dont la fluidité célèbre la rencontre de l’eau et du feu, de la source et de la flamme.

Entre chanteurs et entre chanteurs et musiciens, la complicité est tout simplement unique et parfaite. Car il en émane bien plus que des qualités de musiciens, des qualités humaines extrêmement rares.

Les chanteurs de la Capella Real de Catalunya sont tous magnifiques et forment un ensemble homogène dans les chœurs. Individuellement, lorsqu’ils sont amenés à interpréter des partis solistes, ils nous enchantent tant par leur engagement que par la beauté des timbres qui s’accordent et se complètent sur l’ensemble des pupitres.

Et parfois pendant de très courts instants, on se surprend à se laisser porter par les couleurs denses et fastueuses dont chaque instrumentiste nous fait l’offrande, telle la flûte de Pierre Hamon et les percussions de Pedro Estevan dans cette Istampitta (danse florentine du XIIIe siècle), la harpe d’Andrew Lawrence – King si céleste ou le duduk de Haïg Sarikouyoumdjian qui semble arrêter le temps lors de la rencontre de Ramon Llull avec sa foi, avec dieu.

Si l’on retrouve ici les musiciens d’orient, dont le sompteux oudiste Yurdal Tokcan, la diversité et la luxuriance des couleurs d’Hesperion XXI, donnent à cette fresque une splendeur digne des cours d’Orient et des princes occitans. Tout l’univers dans lequel a vécu Ramon Llull revit ici. Entre Al Andalus et le Royaume de Grenade, la cour des Comtes de Toulouse, des arabesques des architectures arabes, perses et ottomanes à la quête de la lumière de celles d’Occident, Jordi Savall nous invite ici à un voyage dont on ne peut ressortir indemne car les rivages qu’il nous propose de côtoyer sont ceux d’une émotion partagée, à la recherche de la paix. Le musicien recrée ici une harmonie et donne le sentiment qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que ce dialogue tant souhaité par Ramon Llull permette à chacun de vivre et croire ou non, sans aucune forme de jugement de valeur, avec juste le profond désir d’offrir aux générations à venir, un monde meilleur. Pour terminer ce concert, Jordi Savall, musiciens et chanteurs, ont choisi en bis, cette chanson (dont le titre turc est Üsküdara) est dont la mélodie a fait le tour de la Méditerranée et qui toujours chante et danse l’amour.

Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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