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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 10:22

Paru sur ODB, je remets mon article ici pour lui redonner de la visibilité.

La mélopée envoûtante du Ney ouvre ce CD, nous emportant dès les premières secondes dans un univers de routes de sables, de bergers et de seigneurs du vent. Puis la voix de Waed Bouhassoun s’élève ardente, ensorcelante, nous transportant dans son monde, celui d’une voix d’or et d’ambre.

Jamais un Cd n’aura autant mérité son titre, « La voix de la passion », que ce dernier album que sort Waed Bouhassoun chez Buda Musique en compagnie d’un ami rencontré auprès de Jordi Savall, Moslem Rahal. Ces deux artistes syriens nous donnent ici à entendre, non pas une musique orientale « à la manière de », mais une musique profondément ancrée dans une tradition qui nous surprend, nous extrait de notre confort, pour mieux non pas nous dépayser, mais nous ouvrir à la splendeur de la diversité du chant.

Alors que ces précédents albums étaient en solo, Voice for love en 2009 (prix de l’Académie Charles Cros en 2010) et la Voix du luth en 2014, son chemin de poésie l’a conduit aujourd’hui à partager l’émotion d’un répertoire qui appartient à une tradition ancienne que les deux interprètes ont en partage. De la poésie nabatéenne syrienne à la poésie arabe classique d’Al andalous, Waed et Moslem nous mènent à un point d’équilibre, d’harmonie qui nous laisse à la fin de l’écoute, un étrange sentiment de plénitude et d’absence à notre réalité contemporaine.

La poésie dite nabatéenne n’a rien à voir avec la civilisation antique à laquelle nous devons Pétra en Jordanie. Elle est le fruit d’une tradition bédouine, poésie vernaculaire connue dans toute la péninsule Arabique. Elle a été pratiquée par toutes les classes sociales, traitant de tous les sujets qui de par le monde ont inspiré tant de poètes. Elle chante toute une palette de sentiments des regrets à la nostalgie, l’amour y étant à jamais, la plus douce des souffrances. Mais elle nous parle aussi de la guerre et de ses ravages, de l’orgueil du guerrier et de la douleur des mères. Elle développe un lyrisme tout à la fois élégiaque, érotique ou patriotique. Aujourd’hui encore en Syrie, dans la montagne Druze dont est originaire Waed Bouhassoun, on en compose, créant un lien social plus que jamais nécessaire.

Waed Bouhassoun connaît tous les ravages de la guerre et plus que n’importe qu’elle interprète, elle sait combien il est important dans des circonstances aussi troublées, de retrouver dans ses racines, la quintessence de la beauté. Celle de ces civilisations qui ont parcouru ses terres de miel et de sang, de lumière et d’ombres et qui si elles n’ont pas laissé de pierres pour raconter leur histoire, nous ont transmis génération après génération des mots, des mélodies, afin de perpétuer le battement de cœur, digne et fier de ces hommes et femmes du désert.

Waed Bouhassoun nous offre ici les deux facettes de son art. S’accompagnant à l’oud pour la poésie arabe classique, elle interprète a capella ou accompagné par Moslem Rahal au ney, ces poésies bédouines si âpres, si humaines et pourtant si oniriques. Il ne s’agit en aucun cas d’un récital accompagné, mais bien d’un duo qui nous offre ici une palette de nuances et de complicité musicale unique. La musique est parfois de Waed Bouhassoun, mais aussi le fruit d’un travail commun qui donne le sentiment d’un ensemble parfaitement équilibré, noble et farouche, où chaque transition fait couler de source, poème après poème, une histoire, une mélodie, une nuit étoilée dans un camp bédouin, où du plus jeune au plus ancien, les liens s’entrelacent et se transmettent.

Si dans les poèmes nabatéens la voix de Waed se fait plus rude, plus gutturale dans les poésies arabes classiques, elle paraît plus translucide, comme une onde qui s’écoule, nous entraînant dans son courant. Elle s’y accompagne à l’Oud avec une virtuosité sensible, raffinée et subtile. D’une sensualité subjuguante, dans l’une et l’autre des poésies, elle fait vibrer ce désir d’éternité que disent les mots et la musique. Son timbre est unique, reconnaissable entre tous et trouve dans le son du ney un étrange prolongement, qui fait durer la note, le mot à l’infini.

C’est bien plus qu’un accompagnement que Moslem Rahal nous offre ici. Dans chacune de ses interventions, on perçoit une voix, celle d’un poète qui donne au vent sa voix, lui prête mot. Dans le magnifique solo qui suit le chant traditionnel A Alep, résonnent les plaintes et l’immense amour de cet héritage. Maîtrise du souffle, ductilité, connaissances si parfaite de l’instrument qu’il peut nous en faire ressentir toute l’étendue d’un registre aux subtilités inouïes et si fascinantes, Moslem Rahal est un magnifique musicien.

On ne peut que vous recommander ce CD si unique. Il vous permettra de découvrir grâce à deux talentueux interprètes, dont la complicité musicale est évidente, l’universalité d’histoires aux parfums immortels

Monique Parmentier

1 cd Buda Musique distribué par Universal. Durée 63’20. Livret Français/Anglais. Voix de la Passion. Waed Bouhassoun (voix et oud), Moslem Rahal (flûte Ney)

Waed en a mis un extrait en ligne... à suivre sur youtube

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques CD

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