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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 10:19

Tous les matins du monde...Vingt-cinq après. Paru d'abord sur ODB, je remets mon article sur mon blog, afin de lui redonner de la visibilité.

Oeuvres de Jean – Baptiste Lully, Eustache du Courroy, M. de Sainte-Colombe, le père, Marin Marais, M. de Marchy, François Couperin, Jean-Baptiste Antoine Forqueray
Jordi Savall, basse de viole à 7 cordes de Barak Norman (Londres, 1697)

 

Jordi Savall, basse de viole à 7 cordes de Barak Norman (Londres, 1697) et direction
Philippe Pierlot, basse de viole à sept cordes de Thomas Alred (1625)
Rolf Lislevand, théorbe et guitare
Pierre Hantaï, clavecin et orgue

Salle Gaveau, le 27 septembre 2016


Rares sont les musiciens qui parviennent à nous faire passer réellement de l’autre côté du miroir, dans un univers méditatif, où le silence chante, murmure une sensuelle présence, une spiritualité intense et secrète. Jordi Savall, Philippe Pierlot, Rolf Lislevand et Pierre Hantaï nous ont révélé ce soir, la beauté, la quintessence de cet être de verre que nous sommes, nous aidant par la musique à dépasser notre condition si éphémère.

Alors même que la renaissance de la musique ancienne avait déjà redonné vie à tout un pan oublié du répertoire, il y a 25 ans Pascal Quignard écrivait un roman, Tous les matins du monde. Ce dernier fut aussitôt adapté au cinéma. Le retentissement de ce film est toujours intact aujourd’hui. Ce film a effacé contre toute attente l’image d’une musique perçue par le grand public comme élitiste.

Tous les matins du Monde, c’est à la fois un titre, une histoire et une musique, celle des « voix humaines ». Pour M. de Sainte-Colombe, « tous les matins du monde sont sans retour ». C’est cette conscience aiguë de la vulnérabilité de l’essence humaine qui est le thème du roman et du film et que porte en lui ce personnage si longtemps oublié. Le répertoire pour viole en exprime cette sensibilité à fleur de peau si particulière, ce chuchotement étrange et si familier. M. de Sainte – Colombe en est un des maîtres. L’on sait peu de chose de lui, -même si les travaux de Jonathan Dunford, nous en ont depuis 1991 appris un peu plus-, si ce n’est qu’il fut d’abord un veuf qui ne se remit jamais de la mort de son épouse. Il trouva alors refuge dans la musique, dans le travail sur l’interprétation de cet instrument qui connut son apogée au XVIIe siècle. Sa musique trouve, crée un lien avec l’indicible. Il eut pour élève un autre grand musicien/compositeur, Marin Marais, qui contrairement à son maître rechercha d’abord les honneurs, avant que de trouver lui aussi une autre voix, celle de l’âme.

Jordi Savall fut sollicité par Alain Corneau pour réaliser les choix des œuvres devant accompagner la rencontre de ces deux musiciens et en réaliser l’interprétation. Il était déjà en 1991, un violiste si accompli, qu’il lui fut aisé de rendre vivant, présent l’esprit de la musique de ces deux hommes. Aujourd’hui, la célébration de ces noces d’argent, de la rencontre, entre le cinéma et la musique ancienne, a confirmé combien Alain Corneau, à qui Jordi Savall a rendu au début du concert un vibrant hommage, nous a fait un don unique, inoubliable.

« Oh ! mes enfants, je ne compose pas ! Je n'ai jamais rien écrit. Ce sont des offrandes d'eau, des lentilles d'eau, de l'armoise, des petites chenilles vivantes que j'invente parfois en me souvenant d'un nom et des plaisirs. »

Ce soir, la salle Gaveau affichait complet, démontrant que « Tous les matins du monde » ont bel et bien tissé un lien quasi sacré entre le public d’hier et celui d’aujourd’hui. Un public dont la ferveur a rapidement fait taire les tousseurs parisiens.

Le programme de ce soir reprend sur instruments (deux violes, un théorbe et clavecin/orgue) une bonne partie du programme enregistré pour le film. Jordi Savall a toutefois remplacé certaines pièces comme les leçons de Ténèbres de Couperin par des pièces pour violes de ce dernier, adapté pour instruments les variations sur l’air d’une Jeune fillette, qui étaient chantées par Montserrat Figueras et Maria Cristina Kiehr, à l’époque, et rajouté des pièces de M. de Machy ou de Jean-Baptiste Forqueray, bouclant la boucle de cette rencontre entre deux hommes que tout séparait et que la viole a réunis, M. de Sainte-Colombe père et Marin Marais.

Jordi Savall et ses trois compagnons ont redonné vie à une poésie sensible, ardente, dont les clairs-obscurs invitent à la contemplation, à l’abandon, à une écoute des ombres qui ne demandent qu’à se faire entendre.

Il n’a plus rien à démontrer et donc loin d’être dans la démonstration, il offre une interprétation sans cesse renouvelée, toujours élégante, grave et irradiante, diaphane, opalescente, de ces pièces dont il semble à chaque fois découvrir une nuance, une couleur nouvelle. Que ce soit dans La rêveuse de Marin Marais ou dans les Pleurs (sa version pour viole seule) de M. de Sainte-Colombe Père, les notes semblent se libérer de toute attache, deviennent chuchotements, bruissements, larmes cristallines qui s’écoulent tendrement, libérant le corps et l’esprit du poids de la réalité. Il fait chanter les cordes de son instrument, en faisant résonner ces magnifiques qualités polyphoniques et dans les Folies d’Espagne, il creuse et en multiplie les nuances. L’archet devient une plume dont un vent fou semble s’être emparé. Dansant et virevoltant, il s’empare de l’âme du musicien, le conduisant aux confins de cette flamme qui l’habite.

« Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire ». Ici tout est émotion, plainte douce-amère, quête d’une paix intérieure et infinie.

Le maestro catalan établit une conversation musicale d’une rare éloquence avec ses compagnons et amis. Tous sont des solistes virtuoses et tous ont en commun cette humilité des grands artistes. Leur interprétation intimiste et nostalgique, épanouie et précise, élégante et colorée, est un bonheur de tous les instants. La musicalité et l’écoute de Philippe Pierlot s’accordent parfaitement dans les concerts à deux violes avec Jordi Savall. Les instruments anciens des deux interprètes ont une palette de couleurs somptueuses. On ne peut pas avoir meilleurs amis que Rolf Lislevand et Pierre Hantaï qui donnent à ce concert une touche ensorcelante de sensibilité, d’intelligence, de maîtrise et d’agilité, transcendant par leur présence ce sentiment de soieries sonores si denses, si riches qu’on ne peut qu’en être émerveillé.

Tous les matins du monde sont sans retour… espérons toutefois que ce programme sera redonné afin que tous puissent à leur tour partager ce merveilleux sentiment de plénitude musicale.



Monique Parmentier



NB : Toutes les citations sont extraites de Tous les matins du monde de Pascal Quignard

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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