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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 10:49

Pour le second concert de l’après-midi, c’est une seconde dame, qui est venue succéder à Waed Bou Hassoun, Vivabiancaluna Biffi, violiste et mezzo-soprano italienne. Le programme qu’elle nous a offert a permis en ce lieu qui invite à la rêverie qu’est Fontfroide, de retrouver ce lien sacré si cher à la Renaissance, entre la nature, la poésie et la musique. Ce programme a fait l’objet d’un disque enregistré en 2014 chez Arcana/Outhere, Fermate il passo, sur lequel nous reviendrons prochainement sur ODB Opéra.

Le répertoire du Frottole qui le compose est celui de chansons populaires ou de cour de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Vivabiancaluna Biffi crée ici un opéra miniature avec un prologue, trois actes et un épilogue, apportant un éclairage nouveau sur les origines de l'opéra. Mais ce n’est pas à une expérience musicologique qu’elle nous convie, mais bien à la recherche de l’émotion, telle que tous ces compositeurs et musiciens sur lesquels elle s’appuie ici l’ont eux-mêmes recherchée.

Parmi les poètes qu’elle a choisi avec le plus grand soin, il y a Polliziano, auteur de la première fable (fabula) d’Orphée, dont on pense qu’elle fût mise en musique, en utilisant soit des violes, soit des luths et sous une forme déclamative comme, l’œuvre recréée ici par Vivabiancaluna. Et ceci n’est peut-être pas si anodin que cela.

Et comment ne pas citer malgré tout, toutes ces sources qui pourraient faire peur à toutes celles et ceux qui se font une idée tronquée de la musique et de la poésie de cette période, considérées avant tout comme « savantes » : des poèmes d’Angelo Polliziano (déjà cité) mais également Pétrarque, le Prince des Poètes, celui qui les a tous influencés, Jaccopo Sannazzaro, Luigi Pulci, Niccolo Machiavelli, et Serafino Aquilino sont donc mis en musique en empruntant des compositions à des musiciens de la même période tels Bartolomeo Tromboncino, Marchetto Cara, Francesco Varoter.

Tous, hormis Pétrarque, avaient en commun d’avoir travaillé à la cour d'Isabelle d'Este à Mantoue et celle de Laurent de Médicis à Florence. Ils participèrent poètes et musiciens non seulement à cette quête particulière de la musique du théâtre antique, mais au-delà à cette quête d’un absolu, celui du bonheur vécu intensément en chaque instant. Une quête d’une spiritualité nouvelle, plus sensuelle, plus libre.

Le programme de cette fin d'après-midi fut une expérience unique et merveilleuse, qu'aucune chronique/critique musicale ne peut réellement relater.

L’histoire qui se dessine ici est universelle. Elle s’adresse aussi bien à notre âme qu’à nos sens. Tout n’y est peut-être qu'apparence. Le prologue et la conclusion évoquent le temps qui passe et la mort qu’il faut exorciser en vivant chaque instant comme s’il devait être le dernier. De l’homme de la fable qui s’exprime ici nous ne savons rien ou presque, si ce n’est qu’il dit refuser l'amour par peur de souffrir puis finit par s'y abandonner. Mais qui de l'homme ou de la femme souffre vraiment. Qui est cette femme ? Une allégorie de la poésie qui se donne au poète un cours instant puis s'évanouit à jamais ? Une femme de chair ou un idéal. Qui est cet homme ? Un poète, un amant déchiré ou trompé ou bien celui qui se moque et qui brise ? Sous une apparence narrative, l'essentiel est non pas dans ce que disent les mots, mais ce qu'ils murmurent à chacun de nous.

Et même si certains ont perdu la culture « antiquisante » et ésotérique qui peut donner ainsi sens à ces œuvres, l’interprète si sensible a trouvé dans les jardins de Fontfroide de nombreux alliés qui ont permis au public de s’abandonner à la beauté si ardente et passionnée de cette musique, à cette invitation au Carpe Diem. La nature, la musique, la poésie ont fait de chacun de nous, bien plus qu’un simple auditeur. Le songe s’est emparé de nous, et tel le personnage d’un roman particulièrement important dans la littérature ésotérique de l’époque, -le Songe de Poliphile-, nous avons retrouvé grâce à Vivabiancaluna Biffi, l’espace d’un instant, l’harmonie.

C’est sur un mot, un seul « morte », que la réalité se sera estompée, que subjuguée par la beauté de la musique et du chant et celle des jardins, notre âme se sera échappée loin très loin. Les jardins, espace du songe, transmettent une sensualité tendre et radieuse qui permet à l'émotion d'oser se libérer. Tout se passe comme si le vent, le soleil, les arbres, les cigales, les papillons, la source des lieux entendaient la lyre d’Orphée et que leurs voix se mêlaient à la sienne pour célébrer l’ineffable, le sublime, -osons le mot-, de cet instant qui passe, le tressaillement si doux de l’air, le frémissement des coeurs qui palpitent.

Les larmes se mettent à chanter le bonheur de vivre pour l’éternité ce moment unique. S’est-on endormi ? Est-on éveillé ? Quelle illusion s’empare de celui qui écoute cette voix si pure déclamer, chanter… ce parlar cantando, qui n’a pas encore trouver sa forme académique, avec autant de raffinement, de verve, de théâtralité et une infinie allégresse ?

On tente de s’attacher à des détails que l’on attend d’une chronique musicale. Vivabiancaluna Biffi chante en solo s’accompagnant de la viola d’arco, fidèle en cela à ce que l’auteur - Baldassare Castiglione -, d’une œuvre clé de la Renaissance, le Courtisan, préconisait. Mais pourquoi le faire ? Elle s’adresse avant tout au cœur et c’est bien une pure émotion musicale qui s’empare de nous en l’écoutant et peu importe de posséder ou non la culture des princes italiens de la Renaissance, puisque cette musique, cette poésie sont musique et poésie de l’âme et que si à la Renaissance on savait déjà que musique et nature pouvaient dialoguer, il ne dépend que de chacun de nous d’écouter, de percevoir l’invisible, de s’abandonner à l’amour, de suivre les chemins du vent. Entre Orphée ou l’Arcadie (Jaccopo Sannazzaro fut son poète) et les jardins de Fontfroide, en cet après-midi de juillet, la quête de sens si chère à notre époque, appartient bien à cette quête d’un univers onirique, dont la noblesse et l’ardent hédonisme, cette fulgurance de la passion, sont fruit d’un abandon de soi l’espace d’un instant.

Il n’y a pas eu de rupture entre ce concert si unique et celui du soir. Dans la cour Louis XIV de l’abbaye, sous le ciel étoilé, le songe s’est prolongé le temps d’une douce nuit d’été. Jordi Savall nous a invités à franchir la Sublime Porte et à le rejoindre, lui et les musiciens d’Orient, ainsi que la chanteuse turque Meral Azizoğlu autour du programme Istanbul.

Tout ici, est évocation d’un art de vivre harmonieux et fastueux. Dès la plainte ottomane qui ouvre ce concert on est transporté dans la cour d’un palais d’un sultan, en un temps ancien. Le temps semble s’arrêter et notre écoute est captivée par le sentiment de plénitude absolue qui émane de l’ensemble réuni sur la scène par le maestro catalan.

Jordi Savall a consacré deux albums à la musique turque, Istanbul et La Sublime Porte chez Alia Vox. Qui mieux que lui sait évoquer en musique ce qui pour un européen, un français moderne, relève presque plus d’une ville mythique que d’une cité bien réelle. Tout à la fois si proche et si lointaine, elle a depuis toujours entretenu d’étroits rapports avec la culture européenne, tout en restant profondément enracinée dans une culture orientale tout à la fois magique par sa luxuriance et envoûtante par sa diversité. Comme en miroir à Venise Millénaire, le programme de ce soir nous ouvre un peu plus les horizons infinis qui se se sont longtemps présentés aux voyageurs. Fruit de multiples influences : turque, arménienne, arabe, byzantine, la musique d’Istanbul est à l’image des rêves d’Orient des poètes et musiciens qui l’ont visité.

Dans l’ensemble qui accompagne ce soir Jordi Savall on retrouve cette pluralité des sources. Venant de Turquie, d’Arménie, de Bulgarie, de Grèce et d’Espagne, tous les musiciens sont de véritables virtuoses. Tous participent au sentiment d’opulence, d’exubérance qui nous enivre en nous emmenant sur les rives d’un Bosphore plus enchanté que jamais : la merveilleuse délicatesse du chant de l’Oud, interprété par Yurdal Tokcan, la sensible et séduisante ductilité de Hakan Güngor au Kanun, à laquelle répondent les arabesques cristallines et féériques du Santur incomparablement joué par Dimitri Psonis, la fantasmagorie des instruments arméniens si évocateurs d’horizons infinis et mystérieux si ardemment rendus par Gaguik Mouradian au Kamanche et Haïg Sarikouyoumdjian au Duduk et au ney, auxquels vient se joindre Nedyalko Nedyalkov au Kaval et les percussions de Pedro Estevan qui rythment avec une extrême richesse chacune des pièces dans lesquelles il intervient.

La voix séduisante et rayonnante de la chanteuse turque Meral Azizoğlu charme, envoûte.

Toujours aussi vertigineusement virtuose aux instruments à cordes frottées, Jordi Savall dirige avec précision et une réelle empathie. Il transmet avec une telle noblesse de cœur cet amour pour la musique dialogue des âmes que le public ne peut qu’en être bouleversé.

Invitation au voyage, à la découverte, au plaisir et à l’amour de la différence, on se surprend à la fin du concert, à regretter que cette nuit musicale ne soit pas plus longue… éternelle.

Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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