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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 10:59

Vient un moment où l’on sent poindre le temps des adieux … Comme si la nature le savait, le temps si beau tend à se voiler, les cigales se font plus discrètes, le vent retient son souffle. Et alors que les premières séparations à l’Appart’city, où sont hébergés les artistes, se font avec une certaine tristesse, une arrivée tempétueuse de générosité vient redonner le sourire à ceux qui restent. La fête continue et seule compte cette invitation à savourer l’instant présent. Carlos Núñez que nous retrouverons le soir efface la nostalgie du petit-déjeuner par sa joie de vivre, tandis que nous nous dirigeons vers l’abbaye.

Mais avant que de se quitter, deux dernières merveilleuses journées nous attendent. Et si ici, je les aborderais ensemble, c’est parce que ne disposant pas de programmes pour les deux concerts de l’après-midi, je ne pourrais les évoquer que très succinctement, tout en ressentant ce lien très particulier qui semble les nouer et rendrait presque incongru de les traiter séparément. D’abord parce que l’on est contrairement à la triade si « celtique » des concerts solistes des dames, face à des trios quasi masculins et que, par ailleurs, l’un et l’autre portent en eux, une forme de nostalgie qui dans les jardins prennent un écho plus doux, plus tendre, tout à la fois plus réel et si lointain. Et tandis que s’écrivent ces lignes, les sortilèges lunaires vécus à l’abbaye de Fontfroide s’affirment à chaque instant, de plus en plus, comme une évidence. Une inversion dans l’ordre des concerts traités, nous vient à l’esprit, soudain. Le quatrième jour, nous aurions dû évoquer Arianna Savall Figueras et non le concert de ce premier trio dont je vais ici parler. Mais effectivement se sont enracinées dans la mémoire des correspondances ténébreuses et flamboyantes qui nous racontent une histoire, nous menant bien au-delà des apparences. Entre Songes et Lumières (thème du festival), les trinités si chères à l’antiquité grecque et aux celtes ont maintenu ce sentiment d’éternité de ce XIe festival Musique & Histoire à Fontfroide, dans la durée, bien après sa fin.

Au troisième jour, c’est donc Ferran Savall qui est annoncé à 18h30. Malheureusement, ce dernier souffrant, il a fallu au maestro catalan « improviser » afin de donner au public, un programme dont la qualité et la beauté, ne puissent pas générer une éventuelle déception. Mais lorsque l’on sait le talent des artistes qui l’entourent, cela ne lui a pas posé de problème. Il a donc fait appel, à l’un des artistes d’Orient, dont la discrétion n’a d’égale que la virtuosité, Moslem Rahal, interprète du Ney. Cette flûte est un instrument noble par excellence. Son origine remonte à l’antiquité. On la trouve aussi bien en Perse qu’en Turquie et son souffle invite au sommeil et à l’envoûtant miroitement du miroir des princes, de ces Mille et une nuit, où la voix de Shéhérazade portée par le vent et la musique, vous enivre à jamais. Moslem Rahal, est un artiste syrien, soliste de l’orchestre symphonique de Syrie. Il doit prochainement sortir un CD réalisé conjointement avec la chanteuse oudiste de même nationalité Waed Bou Hassoun qui l’a rejoint pour ce concert et l’amitié et la prodigalité étant chez ces artistes, une source inépuisable d’inspiration, Hakan Güngör en a fait de même.

Moslem Rahal fabrique ces Ney, lui-même et les montre avec un réel plaisir au public. Il a choisi de nous offrir un répertoire de mélodies syriennes qui permettent de faire entendre, la si belle variété des tonalités, des timbres si évocateurs de ce frémissement sensuel, quasi mystique, du désert et du ciel étoilé. Et comment ne pas se laisser emporter par la suave incantation qui en émane, tout comme par cette complicité qui lie les artistes entre eux, leur permettant en moins d’une heure d’improviser un programme d’une grande diversité et dont la réalisation est harmonie, équilibre et justesse, partage et don du cœur et de l’âme.

La dernière et cinquième journée, c’est un autre trio aux accents tout à la fois âpres et nostalgiques, qui a clos ces concerts en terrasse, le Trio Tatavla. Ce dernier est composé par le violoniste manouche, Tcha Limberger, accompagné par l’accordéoniste soliste grec Dimos Vougioukas et le guitariste belge Benjamin Clement. Leur intention est de nous faire découvrir la musique grecque que l’on pouvait entendre à Istanbul au début du 20e siècle. Rien de folklorique ici, tout parle à et de l’âme, de ces vies modestes qui animent les ruelles, les foyers, d’une vie sans cesse en proie à la difficulté et au bonheur de vivre ensemble. Tcha Limberger, n’est pas seulement un violoniste virtuose, c’est aussi un conteur qui aime avec un certain humour apostropher le public, et nous faire participer à cette fable des rues, entre quotidien et utopie. Il prend plaisir aussi à nous expliquer en quoi ces musiques où se mêlent étroitement les styles de toutes origines participent si naturellement à ce dialogue interculturel si cher au festival, le tout avec un naturel et un charme confondant. Le Trio Tatavla, ce sont trois merveilleux artistes, jamais avares de bis et dont la splendeur du jeu aura fait oublier le ciel devenu gris et le silence si étrange et triste des cigales.

Tout au long de ces cinq journées, dans les collines les voix du vent, mystérieux élisyques ou simple mirage auditif, ont semblé attendre et annoncer avec inquiétude et exaltation cette soirée, unique, dédiée au Dialogue celtique : l’homme et la nature. Ce concert nous laissera à jamais le souvenir d’une célébration, si proche des mystères d’Eleusis, rappelant ces rites anciens, qui instauraient entre le sacré, le divin et l’homme par le biais de la nature, une relation sensuelle et spirituelle ardente.

Il est étrange avec le recul de savoir que nul ne sait plus qui a demandé un changement de disposition de la scène et du public dans la cour Louis XIV de l’abbaye. Car cette modification, n’aura pas été sans conséquence, permettant aux sortilèges d’agir. Ainsi la scène ne tourne plus le dos au réfectoire des moines. Le public fait face à l’horizon, à cette colline où domine la croix métallique qui vient d’être restaurée et où le vent aime à jouer les mirages auditifs et de laquelle en ces belles nuits d’été surgit l’astre de Diane.

Jordi Savall tourne autour du monde avec le programme de viole celtique, enregistré en deux fois chez Alia Vox depuis des années, en compagnie d’Andrew Lawrence-King à la harpe irlandaise et au psaltérion et de Franck McGuire au bodhran (Il s’agit d’un instrument à percussion irlandais et plus précisément un tambour sur cadre qui se joue avec un bâtonnet). Mais pour l’accompagner, lui qui fait chanter par sa viole les voix du silence, avait besoin pour instaurer ce dialogue si particulier avec la nature, d’un autre enchanteur avec qui partager ses sortilèges. Il a donc invité un joueur de flûte, briseur des chaînes qui nouent nos âmes aux tourments du réel. Ce personnage qui semble tout droit sorti d’un conte, tant dès qu’il surgit, il émane de sa personnalité une poésie chevaleresque et altruiste, est un musicien galicien, sonneur de gaïta et flûtiste Carlos Núñez. Il est lui-même venu accompagné de deux autres musiciens qui reflètent si bien la carrière extraordinaire qu’il mène depuis déjà quelques années et dont la formation est tout à la fois classique et animée d’une grande ouverture d’âme et d’esprit, Pancho Álvarez à la viola capiria (guitare brésilienne baroque) et à la vielle-de-roue galicienne et Xurxo Núñez aux percussions, tambourins et pandeiros galiciens.

La nuit s’est installée tandis que nous prenons place. Mais nous n’avons pas le temps d’entamer la moindre discussion avec nos voisins, que surgit résonnant du fond de la cour, le son de la gaïta baroque. Carlos Núñez traverse au milieu du public, d’un pas assuré, l’allée centrale et arrivant sur scène, il pousse un cri qui foudroie les ombres. La fête peut commencer.

Au début du concert, la fraîcheur nous saisit et l’on retrouve plus ou moins nos marques, nos souvenirs des CD de Jordi. Mais par une sorte d’émulation qui scintille dans les regards qui s’échangent entre Jordi Savall et Carlos Núñez, mais aussi entre l’ensemble des musiciens, le plaisir devient d’une telle évidence que la musique devient un brasier où se consument les chagrins et les douleurs et dont surgissent l’ivresse et le bonheur. Andrew Lawrence King se livre à des prodiges d’une variété et d’une agilité totalement confondants à la harpe. Jordi Savall dont la virtuosité n’est pas avare d’éloquence et de dépassement, se livre à des joutes amicales avec Carlos Núñez qui lui répond avec une verve et une ductilité ensorcelante à la flûte. Les regards qu’ils s’échangent ont quelque chose de tout à la fois admiratifs, ludiques et plus encore … Malicieux. Et même la mélancolie d’un air comme O Soñja,-(une romance sentimentale née en Occitanie au XIIIe siècle, reprise depuis des siècles, aussi bien comme mélodie de cantiques bretons que comme musique pour des comptines enfantines, comme Bonne nuit les Petits, émission pour les enfants de l’Ortf)-, ne résiste pas à cet appel au Carpe diem et nous enlace, nous grise… Et puis à cet instant-là, la nature semblant répondre aux musiciens, se met à faire chanter la lumière dans un nuage isolé et arachnéen venant de la colline, prenant des formes et des nuances fantasmagoriques, au gré de la brise légère.



La fraîcheur s’évanouit et ce qui n’était d’abord qu’une étrange lueur, devient une nuée incandescente pour enfin révéler la belle Hécate dans toute sa splendeur. A deux reprises, durant ce concert le public se sera levé pour danser… dont à la fin sur un long bis en formant le cercle de la danse bretonne An Dro. Et soudain l’on réalise que dans cette abbaye qui fut à la pointe de la croisade contre les albigeois et où des moines dressèrent dans toute la région des bûchers pour beaucoup moins que cela… les musiciens, en compagnie de la lune et sa triade, des fées et des sorcières, des poètes et des fous, ont effacé la haine, pour célébrer la vie. Dans la foule devait bien se cacher Obéron, Titania et leurs acolytes, ainsi que Puck dont on devine qu’il pourrait bien avoir le mot de la fin.

Ainsi arrive le dernier soir, le dernier concert dédié cette année à deux monuments de la littérature européenne, d’un côté Shakespeare et de l’autre Cervantès, tous deux disparus il y a 400 ans, en 1616, peut-être à un jour d’intervalle. Ces deux auteurs ne se sont jamais rencontrés, mais tous deux ont en commun plus qu’une année commémorative, voire une date de décès, un ancrage profondément baroque, où songes, sommeil, folie, fées et sorcières, ont un rôle essentiel. Jordi Savall se propose ici de rendre un hommage musical à ces deux grands écrivains dans deux parties distinctes.

La première est consacrée au grand Will dont il retient parmi ses plus beaux textes, des extraits où il évoque la musique, et les accompagne de madrigaux, de consort songs, de musique pour la danse. De cette partie on retiendra bien évidemment la mélancolie si tourmentée d’un Dowland ou la beauté virginale et céleste des pièces de William Byrd. Le ténor anglais Nicholas Mulroy se voit confier le rôle du récitant dans lequel s’affirme sa diction claire et ferme. Il savoure chaque mot avec un plaisir réel. Dans les parties chantées qui lui incombent, on apprécie la beauté de sa ligne vocale. L’interprétation des consorts est tout simplement magique. A ses côtés Jordi Savall, peut compter sur Vivabiancaluna Biffi dont le jeu est si onirique, sur Philippe Pierlot qui fait chanter sa viole avec tendresse, agilité et délicatesse, enfin sur Xavier Puertas au violone qui apporte cette note plus obscure et profonde au consort. Le plus étonnant, est ce côté presque chambriste de ces pièces instrumentales que parvient à obtenir Jordi Savall.

Le choix des poèmes mis en musique par des compositeurs en quête d’accents suaves, évoquant les plaisirs et les peines d’amour, nous transporte dans un pays quasi enchanté, où l’on retrouve plutôt le Shakespeare des comédies que des tragédies. L’amour se cache dans les bosquets, il se régale d’illusions et la musique enchante les cœurs, faisant vibrer l’air et l’instant, comme si l’éternité ne demandait qu’à se nourrir de l’ivresse des rimes et des notes.

Pour la seconde partie de la soirée, nous avons donc retrouvé Cervantès. Jordi Savall lui a consacré un livre disque dans lequel il reprend de larges extraits de son œuvre majeure, Don Quichotte de la Mancha. Cervantès n’a jamais évoqué la musique dans son œuvre, pour l’illustrer le maestro catalan a donc puisé dans un répertoire de ballades et de romances, d’œuvres anonymes, mais il a également retenu des pièces de musiciens de son époque comme Martín y Coll ou Juan Arañés. Les musiques ainsi retenues et leur interprétation célèbrent la folie, le rêve, une déraison qui vit, virevolte, danse et danse encore. De la Romance del Conde Claros interprétée avec juste ce qu’il faut de brio, de nuances dramatiques, de couleurs instrumentales, de sensualité et de sens de la comédie à la superbe Romance de Guarinos et à l’entêtante Chaconne : Un saro de la chaconna, tout ici insuffle une réelle noblesse, un sentiment de munificence et de volupté, la musique se fait jubilatoire même dans ses accès de mélancolie.

Chanteurs et musiciens nous offrent une dernière fois, tout ce qui aura fait le bonheur de ce festival, des interprètes qui s’aiment et travaillent ensemble pour effacer cette anxiété profonde dans laquelle nous vivons actuellement. Durant ces cinq jours, nous aurons partagé avec eux, une allégresse éternelle et savouré sans contrainte l’amitié, l’amour, la garrigue, la chaleur, les cigales et les nuits étoilées. Nous aimerions parmi tous les chanteurs de la Capella Reial de Catalunya rajouter un petit mot sur la si rayonnante soprano argentine, Adriana Fernández. Que ce soit dans les chœurs ou les pièces solistes, son timbre clair aux nuances célestes à laquelle elle ajoute un brin d’impertinence aura fait notre joie.

Jamais le songe n’aura été si profond et en revenir si difficile. Et si l’on tend l’oreille, on peut facilement imaginer que Puck murmure à ceux qui ont pu être parfois un peu gênés par les soucis sur la sonorisation, -tout comme Vézelay ou Saint Denis et toute abbatiale romane, l’acoustique est un problème et joue parfois des tours aux techniciens – que sans aucun doute ces derniers feront mieux la prochaine fois. L’essentiel est que du premier au dernier rang, tout le monde ait pu en profiter pleinement.

Et avant que de conclure, un mot pour dire qu’on ne remerciera jamais assez les familles Fayet/d’Andoque d’ouvrir leur abbaye à la musique, à la ville de Narbonne, à la région Occitanie, au département de l’Aude, mais également à tous les instituts culturels (hellénique, italien de Paris, le département de Cultura de Catalunya, l’Ambassade de Turquie) et tous les partenaires professionnels industriels ou du monde de la culture, de continuer à soutenir via ce festival, des projets culturels d’une telle ampleur, alors que l’actualité nous démontre jour après jour, combien il est important d’apporter le dialogue, la découverte, l’écoute, mais aussi le bonheur grâce à des artistes qui ne demandent qu’à aller vers le public.

Avant que de se quitter artistes, bénévoles et techniciens… Se sont tous rejoints. Les rires ont une dernière fois fusés de toutes parts. L’éclairage à la bougie des anciennes cuisines a créé sa part de poésie non à des adieux, mais bien au contraire à une permanence de ce voyage que les élisyques reprendront l’année prochaine, pour se retrouver en ces lieux, où les attendent les fées, les nymphes et un public fidèle. Mille e mille volte grazie à Jordi Savall et à tous les musiciens qui ont enchanté ce Songe d’une nuit d’été.

Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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