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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 10:47

Il est des festivals qui ressemblent à un conte, celui des griots et des fées. Le Festival Musique et Histoire à Fontfroide, dans l’Aude, est de ceux-là.

Ainsi, commencerais-je mon article : Il y a longtemps, mais alors très très longtemps, vivait dans la région de Narbonne, une peuplade appelée les Elisyques. On a longtemps cru et certains le croient encore, que cette peuplade devait son nom au territoire qu'elle habitait… Les Champs-Elysées. Peuple d'agriculteurs/éleveurs, ils vécurent là en paix pendant ce temps où l'harmonie, les sources et le ciel, voulurent bien les protéger, cultivant des céréales et avec pour seul or, le miel de la garrigue environnante. Puis un jour, la « folie » civilisatrice, celle des empires celtes et romains, s'abattit sur cette modeste peuplade, balayée des mémoires… Chaque année pourtant, depuis 11 ans, comme appelés par les voix du vent, musiciens et publics, « reviennent » en ce pays enchanté.

En 2015, nous vous avions sur ODB Opéra évoqué le festival de Fontfroide. Créé il y a 11 ans, par Jordi Savall et celle dont la lumineuse générosité rayonne à jamais en ces lieux, Montserrat Figueras, ce rendez-vous hors du temps, n'a pas manqué à ses promesses et ce malgré une actualité d'une rare violence. Le 14 juillet veille de l'ouverture du festival, le monstrueux attentat de Nice nous a tous laissé dans un état de sidération absolue tandis que le même jour aux portes même de l'abbaye, un incendie consumait 750 hectares de forêt. Nous nous sommes donc retrouvés le lendemain partagés entre la gravité et la joie. Et ce double sentiment, ne nous a jamais quittés.

Les amateurs d'opéra auront pu cette année trouver plus qu'à se réjouir, car Fontfroide reste avant tout, et l'Aura de celle qui a participé à sa création, y est certainement pour quelque chose, un rendez-vous où les voix sont à l'honneur. Des voix de lointains rêvés, mais aussi du chant classique. Une quête du Parlar Cantando… D'un chant du récit qui nous porte vers les horizons du songe et d'une paix retrouvée et partagée.

Entre concerts de l'après – midi sur la Terrasse jardin (ou le dortoir des moines) et les concerts du soir dans l'abbaye (ou la Cour Louis XIV), l'ensemble de l'abbaye cistercienne accueil ces multiples univers qui s'y rejoignent pour mieux dialoguer.
Le chemin qui mène à l’abbaye est la première rupture avec tout ce que nous souhaitons tant laisser derrière nous, toutes nos craintes, nos souffrances, nos peines. Les retrouvailles des musiciens et du public y possèdent la ferveur que donne toute séparation entre amis ou d’une famille. On se retrouve tous autour du maestro catalan pour célébrer la joie de vivre ensemble, pour partager tout ce qui est essentiel, dont la musique.

Alors revenons à la musique et honneur aux dames, celles qui au fond donnent tout son sens à la thématique de cette année : Songes et lumières d'une Europe Multiculturelle.
Pouvait-on pour ouvrir ce festival, trouver une artiste plus évidente que Waed Bou Hassoun ? Chanteuse et oudiste syrienne, elle est au premier plan concernée par cette actualité qui est venu la rejoindre en France la veille du concert. C'est tout naturellement qu'un hommage vibrant a été rendue aux victimes de cette violence inacceptable autant qu'incompréhensible par Jordi Savall et les hôtes du festival. Cet hommage a ensuite accompagné chaque concert, tant comme une évidence la quête, de la paix et la réconciliation, y résonne comme une basse obstinée.
Le répertoire de ce concert de fin d'après-midi rassemble pour l'essentiel les pièces que Waed Bou Hassoun a enregistrées sur deux albums intitulés, La voix de l'amour et l'âme du luth paru chez Musiques du Monde (Universal).
Le répertoire est un savant mélange de poèmes contemporains et anciens de l’univers ésotérique soufis avec en particulier des pièces d'Ibn Arabi (un philosophe qui avait une conception très ouverte de la religion), ou de Rabia al Adawiyya al Quaysiyya (une ancienne courtisane, dont les talents de poète et de musicienne furent mis au service d'un mysticisme à la fulgurance sensuelle).
Si bien sûr, on ne peut s'empêcher de penser à Oum Kalsoum en l'écoutant, Waed Bou Hassoun, dépasse pour nous son modèle. Son timbre de miel ambré, cette façon de dire, d'envoûter son auditoire, a quelque chose de purement onirique. La jeune interprète nous offre un équilibre parfait entre poésie, musique et rythme. Sous la lumière du soleil couchant, dans les jardins de Fontfroide, sa voix semble répondre aux murmures de la source des lieux. Sa beauté aristocratique, nimbée de lumière, évoque l’Orient des seigneurs du désert et d’anciennes civilisations. Elle nous invite à lâcher prise, à nous enfuir loin de toute contingence réelle, à l’amour contemplatif et si déchirant évoqué par certaines miniatures du monde arabe illustrant, telle celles de Hadẗh Bayâd wa Riyâd la complexité des relations amoureuses.
Le soir, c'est dans l'abbaye que nous nous sommes retrouvés pour un nouveau programme, de Jordi Savall et ses ensembles au grand complet – Capella Reial de Catalunya, Hespérion XXI et le Concert des Nations, auxquels se sont rajoutés les musiciens d’Orient et l’ensemble vocal Orthodoxe/Byzantin Panagiotis Neohoritis. Venise Millénaire, les Portes de l'Orient, première des grandes fresques données cette année, a été créée la veille à Arc et Senans et sera donnée à la Philarmonie de Paris cet hiver.
Cette ville évocatrice de voyages vers l’ailleurs, de bateaux sur le départ, de quais couverts de richesses, d’épices, de soieries et qui a vu passer tant d'aventuriers, de marchands, de vagabonds, tant de musiciens et de poètes, qui a toujours refusé de se plier aux dogmes, qui a vu naître l'opéra, permet à Jordi Savall de nous faire entendre toute la splendeur de la diversité de ces univers qui viennent s'y côtoyer.
C'est par la luxuriance du monde byzantin que s'ouvre le concert. Par un chant, prière de paix que nous adresse l'ensemble vocal orthodoxe/byzantin Panagiotis Neohoritis. Tout au long de la soirée, cette mélopée, musique des mots et du silence, nous captive par son côté grave et épuré.
Du Moyen-âge à nos jours, les œuvres choisit par le maestro catalan pour bien plus qu'illustrer ce Livre des Merveilles qu'il nous livre ici, le rendre vivant, chatoyant puise dans un répertoire opulent, provenant de tous les horizons qui se sont croiser à Venise durant ce millénaire.
Et l'émotion, naît de cette densité, de cette superbe pluralité des cultures humaines. Des chants orthodoxes aux psaumes des traditions catholiques, de l'Italie à Istanboul, de la Grèce à la Turquie, de Monteverdi à Mozart, Beethoven et Arvo Pärt, tout ici est invitation au respect et à l’amour de la différence.
Les couleurs de l'orchestre sont d'une splendeur digne d'un Empire du milieu fantasmé. La complicité totale, entre musiciens et chanteurs, participe à la plénitude du bonheur que l'on ressent tout au long du concert. Violes, violons, sacqueboutes, flûtes, chalémie, psaltérion, harpe, luth, mais aussi kanun, santur, oud et le souffle profond et chaleureux du duduk sont autant d'appels au partage et à la générosité. Tous les interprètes sont en harmonie avec le maestro catalan, dont le travail de recherche pour constituer de tels programmes s'efface au profit de l'émotion.
Comment ne pas ici parler de l'interprétation de Testo par Furio Zanasi dans le Combattimento di Tancredi e Clorinda de Monteverdi. Tragique, poignant, combatif, son timbre doux et velouté et sa déclamation raffinée nous ont profondément touché tandis qu'en face de lui la soprano Hanna Bayodi-Hirt rend sensible la personnalité tourmentée de Clorinde.
Autre moment marquant de cette soirée ce superbe Mowachah interprété par Driss el Maloumi s'accompagnant à l'Oud avec à ses côtés Hakan Güngör véritable virtuose du Kanun (nous en reparlerons) et aux percussions David Mayoral. Instant de poésie où se caligraphie les peines d'amour en souples arabesques.

Le concert s'est conclu par le Da Pacem domine d'Arvö Part, rajouté pour rendre hommage aux victimes de l'attentat de Nice. Cette œuvre que Jordi Savall avait commandé au compositeur estonien à la suite des attentats de Madrid, va bien au-delà de la simple émotion, puisant dans la douleur sa résistance, elle est tout à la fois souffrance et compassion. Tétanisé par ce Cri musical bouleversant qui semble répondre à l'œuvre d'Edvard Munch, le public a marqué une minute de silence avant d'applaudir les interprètes de ce programme qui nous a emportés, loin, très loin du quotidien et de la brutalité de la réalité extérieure.

Je reviens prochainement vers vous pour la suite des concerts.

Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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