Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 10:44
Concert dijon
©  RMN : Le Concert par Janssens Hiéronymus au Musée de Dijon
 

Alors que vient de sortir chez Saphir, le très beau CD de l'ensemble à Deux Violes Esgales : "Bertrand de Bacilly ou l'art d'orner le "beau chant", j'ai eu envie de vous parler de l'air de cour et de son environnement,  ces salons parisiens où se côtoyaient aussi bien musiciens et poètes, que la noblesse de cour et la bourgeoisie parisienne.
L'air de cour naquit à la fin du XVIe siècle et se développa dans les centres urbains, et tout particulièrement à Paris, dans les salons que tenaient quelques dames de la haute aristocratie et de la bourgeoisie. Il occupa aussi une part importante dans les soirées de la cour, et trouva également sa place dans un genre tout aussi français et ô combien important durant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, le ballet de cour. Je parlerais prochainement du ballet de cour et des raisons qui firent son succès en France.
 
Cette musique de chambre, propre au baroque français, va connaître son âge d'or durant le règne de Louis XIII. Epoque où le roi, lui-même musicien et compositeur, aime à réunir autour de lui, un cercle restreint, avec lequel il partage un de ses très rares plaisirs, avec la chasse : la musique.
 
Louis-XIII-Pourbus.jpgCe roi ombrageux, taciturne et mélancolique, qui devint roi trop jeune et dans des conditions tragiques que tout le monde connaît, contrairement à son fils ne trouva aucun bonheur à être roi : "Je voudrè bien n'estre pas sitost Roy, et que le Roy mon Père fust encore en vie". Cette phrase répété par Héroard, son médecin, nous révèle toute la profondeur de cette blessure qui va désormais le miner.  Elle est celle d'un enfant de 8 ans qui non seulement doit faire face au profond chagrin de la perte de ce père, avec lesquels il partageait une réelle complicité, mais aussi celle d'un jeune roi qui va subir après la mort d'Henri IV et durant toute une partie essentielle de enfance, des humiliations de sa mère, Marie de Médécis et ses protégés les Concini. Une grande solitude va s'abattre sur lui, le 14 mai 1610, dont il ne se remettra pas. La musique sera pour lui vitale. Elle l'accompagnera tous les jours. Il l'a pratiquera en tant que compositeur et luthiste averti. Les oeuvres qu'il composa qui sont arrivées jusqu'à nous en témoigne.
 
Mais les salons parisiens où se développent des cénacles raffinés, donnant d'ailleurs naissance à la préciosité, lui offre également, ce cadre intime qui lui permet d'exprimer toute la saveur de l'air de cour.    
Ces salons sont le fruit d'une époque qui au sortir des guerres de religion tente d'adoucir les moeurs cavalières, parfois brutales et manquant singulièrement de raffinement, non seulement de la cour d'Henri IV, mais de toute la société. En pleine délisquescence cette société, éprouve sous l'influence des femmes le besoin de retrouver tout un art de vivre. Honoré d'Urfé (1567 - 1625), qui fut lui - même un combattant de ces heures sombres dans son roman fleuve l'Astrée, préfiguraient ces règles de la galanterie qui firent les beaux jours de ce mouvement de la préciosité auquel il n'appartint pas mais qu'il influença.
 
marquise_rambouillet.jpgC'est la grande époque de la "Chambre bleue", le salon de la Marquise Catherine de Rambouillet (1608-1648) qui va donner à ce mouvement ses plus beaux moments. C'est d'ailleurs à la flamboyante Arthénice, anagramme de Catherine, que nous devons le nom de ces fameuses "ruelles", lieux de rencontres et de conversations. Car de santé fragile, elle recevait depuis son lit qui était séparé du mur par une "ruelle". Chez elle, on se livrait à des discussions fines et lettrées, souvent complétées par des intermèdes musicaux. Il faut imaginer à l'époque, autour de cette dame, des persoMme de Scuderynnages tel que Corneille, Mme de Sévigné ou de La Fayette (vous savez celle à qui l'on doit l'inoubliable Princesse de Clèves), la Rochefoucault et bien d'autres. L'heure n'est pas encore alors à cette préciosité qui fera bien rire Molière. Les Précieuses Ridicules ne datent que de 1659, alors que le salon de Mme de Rambouillet s'éteindra vers 1648. Autour de la Marquise tous ces fins lettrés aiment avant tout les jeux d'esprits, et font preuve d'une gentillesse légère et piquante. Leurs "armes" sont le sonnet, le rondeau, l'énigme, le madrigal. Avec Madeleine de Scudéry on passera au roman fleuve et la préciosité entrera dans une nouvelle ère où parfois un certain pédantisme viendra alourdir les conversations. Sans compter les exagérations vestimentaires et de comportements.
   
 
La musique Van Horst musiciensest en tout cas partout présente. D'une chanteuse s'accompagnant au Luth dans la "chambre bleue", elle est souvent pratiquée par plusieurs chantres de la chambre du roi, accompagnés de nombreuses violes et luth et participe aux somptueux spectacles que sont les ballets de cour.  
       
Musique recitAlors qu'à la même époque, et même avant l'Italie, développe un art du chant nettement plus expressif, la France elle crèe des "miniatures poético-musicales" telles que les nomment Georgie Durosoir aux charmes délicats, parfois pittoresques, rarement dramatiques. Si en Italie les Camerate (telle la camerata Bardi) considèrent la musique comme un art noble, les français semblent l'apprécier bien plus comme un loisir, qui participe à tout un art de vivre en société. Loin du débat sur un retour à l'antique comme en Italie, la musique semble être une activité au même titre que la conversation ou le jeu dans ses sociétés "savantes" et courtoises, où l'on paraît se distraire de ce qui aujourd'hui passent pour des "petits riens".  
   
elegant_company_music_banquet_hi.jpg Mais les apparences sont trompeuses, car si des textes émanent une sentimentalité précieuse, entre insatisfaction et soupirs, avec un goût prononcé pour des personnages issus de la pastorale, certains compositeurs tel Pierre Guédron, s'attachent à la déclamation et à un travail sur le récitatif dont Lully lui-même saura se souvenir, tandis que d'autres tel Antoine Boësset ou Michel Lambert, nous offrent des mélodies dont l'apparente simplicité est d'une telle beauté, d'un tel raffinement qu'elles ne peuvent aujourd'hui encore, que nous atteindre au coeur même de nos émotions les plus intimes. Révélant ainsi une architecture d'une réelle complexité.   
 
Contrairement aux madrigaux italiens, dont les textes sont souvent des poètes les plus renommés de la littérature classique, les auteurs des textes des airs de cour français sont souvent anonymes. Les plus grands poètes de l'époque tels Théophile de Viau ou Tristan l'Hermite ne s'y sont pas intéressés. Mais ces anonymes se révèlent être de fins lettrés, témoins d'une poésie conçue pour cette musique et si proche de cet "art de la conversation" que l'on pratiquait dans les "ruelles". Tous ces textes sont d'une grande unité de style et d'esthétique.
   
Le thème de ces petits poèmes est donc l'amour et généralement une belle indifférente pour laquelle on se languit. Mais on se console aussi parfois. Comme dans ce poème anonyme mis en musique par François de Chancy : Je goûte en liberté.
 
"Je gouste en liberté
Les plaisirs de la vie,
Depuis que j'ay quitté
Les beautez de Silvie
La bouteille et les pots,
Me mettent en repos.
 
Un excellent repas,
Contente plus mon ame,
Que les charmans apas
De la belle dame..."
 
Précieuse et gracieuse, cette poésie peut aussi bien se chanter à quatre ou cinq voix, a capella ou par une voix de dessus accompagnée au luth. 
 
1645 1670 non datee Les cinq sens l ouieSi aujourd'hui certains compositeurs de ces airs de cours sont plus connus que d'autres tel Pierre Guédron, Antoine Boesset, Estienne Moulinié et Michel Lambert, il en existe d'autres qui mériteraient de retrouver les faveurs du public tel Bertrand de Bacilly. Malheureusement, les sources musicales manuscrites sont rarement parvenues jusqu'à nous. C'est peut-être ce qui rend d'autant plus exceptionnelle la redécouverte de ce manuscrit de Bertrand de Bacilly à l'origine de l'enregistrem ent de l'ensemble à Deux violes Esgales. S'ils sont parvenus jusqu'à nous, c'est souvent grâce à la retranscription dès les origines de ce répertoire par des luthistes mais aussi et surtout grâce au travail d'édition de la famille Ballard et tout particulièrement pour l'air de Cour de Pierre Ballard, actif de 1599 à 1639.      
Visuel PH
Pour trois compositeurs majeurs du genre, nous disposons de plusieurs enregistrements,   dont les trois CD du Poème Harmonique, qui ont été regroupé dans un coffret "Si tu veux apprendre les pas à danser". Les trois CD que comporte ce coffret sont aujourd'hui une référence pour ce  répertoire.
   
Ces trois compositeurs sont Pierre Guédron (v. 1570 - v 1620), Antoine Boësset (1587 - 1643) et Estienne Moulinié (1599 - 1676). Si le premier fut rattaché à la musique de la chambre du Roi Henri IV, remplaçant Claude le Jeune, les deux autres furent actifs sous le règne de Louis XIII. L'un fut directement rattaché à sa musique tandis que l'autre exerça ses talents auprès du frère du Roi : Gaston d'Orléans.
 
cornelis-bega-woman-playing-a-luteMais cette période connut de nombreux compositeurs travaillant auprès de différentes grandes maisons de l'aristocratie, voir comme Charles Tessier (v.1550- ?) furent des "esprits libres". La musique de ce dernier, qui a également fait l'objet d'un très bel enregistrement du Poème Harmonique, nous révèle tout à la fois cette poésie de l'intimité si chère à ce répertoire, fantasque et mystérieux comme "Me voilà hors du naufrage" ou "Quand le flambeau du monde" ;  mais aussi des airs à boire comme "J'aime à la dizaine" qui nous font participer à une joie de vivre l'instant, avec une gouaille sans retenue et pourtant sans vulgarité. De "Paris sur Petit Pont" de Pierre Guédron ou "Amis enivrons-nous" d'Estienne Moulinié, en passant par les airs plus aristocratiques ou mélancoliques de Boësset comme "Je meurs sans mourir", ou par ces airs anonymes comme "Nos esprits libres et contents"... c'est ainsi tout un univers aux frontières du songe, aux clairs-obscurs enchanteurs et secrets que cette musique nous dévoile. Souvent les frontières sont extrêmement minces entre musique de cour et musique populaire. Les musiques nobles puisant leur inspiration sur ces routes qu'empruntaient aussi bien la cour que les marchands, les paysans que les soldats. Comme des peintres observant leurs sujets, avant d'en dessiner les contours, les musiciens étaient à l'écoute de ce monde où la diversité était une source d'une extraordinaire richesse. La chaconne qui connut un tel succès au XVIIe et XVIIIe siècle, ne venait-elle pas des lointaines Amériques.
Certains de ces compositeurs furent aussi des théoriciens ce qui est d'ailleurs le cas de Bertrand de Bacilly ou de son maître Pierre de Nyert (1597-1682).  Jacques-Gaultier--by-Jean-de-Reyn.jpg
Ce dernier fut non seulement un des musiciens préférés de Louis XIII, mais également un de ses premiers valets de chambre - charge officielle qui n'avait rien d'un simple domestique. C'est lui qui introduisit en France cette technique de l'interprétation que l'on nomme le "beau chant".
C'est en Italie, à Rome, où il s'était rendu en 1633 afin d'y parfaire ses connaissances en matière de musique que Pierre de Nyert découvrit cet art de chanter si propre aux italiens et auxquels les français étaient si rétifs, comme à tout ce qui venait d'Italie. Il y resta près de deux ans, assistant à des représentations d'opéra chez les Barberini, faisant la connaissance de très nombreux musiciens qui le lui firent découvrir. Il le mêla ensuite à l'art vocal français, donnant réellement naissance à ce "beau chant" qui devait faire les belles heures de toute une partie du XVIIe siècle jusqu'à la naissance de la cantate profane et sacrée. Quant à Bacilly qui fût donc l'un de ses élèves, il "préconisait dans son "Art du bien chanter", une prosodie plus naturelle, une déclamation plus nuancée, une virtuosité plus agile dans l'exécution des ornements et des diminutions (doubles) et insistait sur l'importance de la prononciation et d'une bonne respiration".
passQuel sont ces ornements si caractéristiques du chant baroque ? Peut-être avez-vous déjà entendu parler de "port de voix" ou de "frelons" ? Au fil du XVIIe siècle, après 1630, les termes et les moyens techniques de l’ornementation ont gagport.jpgné en complexité. Pour Marin Mersenne, ils se limitent aux ports de voix, tremblements (sur les cadences), passages et diminutions (plus des éléments de nuance et d’accentuation pour exprimer les passions) ; chez Bertrand de Bacilly, on use du port de voix, et du demi-port de voix, de la cadence (« que l’on distingue du tremblement ordinaire, que plusieurs nomment flexion de la voix »), double cadence, tremblement étouffé, soutien de la voix, accents (ou plaintes), passages et diminutions.
   
Claire Lefilliatre copyright Sébastien BrohierDans le dictionnaire de l'Académie de 1742, donc beaucoup plus tardif, Montéclair parle "d'agréments" :"Il y a Dix huit agréments principaux dans le Chant. Sçavoir, Le Coulé, Le Port de Voix, La Chûte, l'Accent, LeTremblement, Le Pincé, Le Flatté, Le Balancement, Le Tour-de Gosier, Le Passage, La Diminution, La Coulade, Le Trait, Le Son filé, Le Son enflé, Le Son Diminué, Le Son glissé, et le Sanglot".
 
 monique-zanettiCet art du chant donne la part belle au mot. Il magnifie les textes, demandant au chant de se faire plus expressif, plus riches en nuances et beaucoup de souplesse aux chanteurs. Claire Lefilliâtre et Monique Zanetti  font aujourd'hui partie des interprètes qui maîtrisent le mieux cette virtuosité unique tout en la dépassant pour mieux nous faire ressentir cet art de l'émotion.
 
reve st joseph nantesL'air de cour est quête d'harmonie. Plus que jamais, pour sa grâce, sa lumière ambrée si proche des tableaux de La Tour, vacillante, mais ardente, il nous touche, nous bouleverse. Sa musique est celle du silence, un murmure amical. Ses plaintes chuchotées expriment espérances, joies, mais aussi ces blessures que génèrent les incertitudes et les doutes. Raffinée, subtile, la musique de l'air de cour, peut aussi nous faire rire de ces galimatias burlesques, comme l'air du Juif Errant "Salamalec Ô Rocoba" d'Estienne Moulinié, s'inscrire dans nos mémoires pour ces éclats de rire qui réchauffent par leur gouaille comme un bon vin, faire chatoyer la nuit comme le "Flambeau du Monde".
 
Aucun snobisme dans l'air de cour, d'ailleurs l'un des ballets dont est extrait l'air du Juif errant se déroule au Royaume des Andouilles, et l'on rencontre y rencontre dans d'autres, des fées au nom "à coucher dehors", comme "Jacqueline l'Entendue, la fée des estropiez de la cervelle".
 
Ce répertoire est donc pour tous un enchantement, qui vous apportera l'apaisement, l'oubli des soucis, de cours instants, précieux bijoux, volés à une vie qui court trop vite.
    Jan-Miense-Molenaer3.jpg Molenaer_interieur_avec_musiciens.jpg
 
Sources et bibliographies :
Georgie Durosoir, L’Air de cour en France : 1571-1655, Liège, Mardaga, 1991
Textes réunis par Georgie Durosoir, Poésie, musique et société chez Mardaga
Programme des grandes journées anniversaires du CMBV de 2007 consacré à Louis XIII
Illustrations :
© DR : Louis XIII enfant par Pourbus
© DR : Madame de Rambouillet et sa fille Julie
© DR : Madeleine de Scudéry
© Le concert / National Gallery of Ireland /Gerrit van Honthorst
© : RMN : Ballet des Fées de la forêt de Saint Germain "Musique servant de Grand ballet" ; quatorze figures/Daniel Rabel© :DR Abraham Bosse. Les cinq sens : l'Ouie
© :DR/Collection particulière : Le banquet par Janssens Hiéronymus
© Sébastien Brohier : Claire Lefilliâtre
© DR : Monique Zanetti 
© Galleria degli Uffizi, Florence - Cornelius Bega - Femme jouant du luth
©  Songe de Saint-Joseph - Musée des Beaux - Arts Nantes
© DR Portrait présumé de Jacques Gaultier, par Jean de Reyn.
© DR - Jan Miense Moleaner Allegorie et Intérieurs avec musiciens

Partager cet article

Repost 0
Published by Parmentier Monique - dans Dossiers Musique

Présentation

  • : Le blog de Susanna Huygens
  • Le blog de Susanna Huygens
  • : Je ne prétends pas ici faire travail de musicologie je souhaite juste tout au plus vous faire partager ma joie à l'écoute de ces musiques dont j'aime vous entretenir, mais aussi de l'art et de l'esprit baroque. J'espère tout comme Puck à la fin du Songe d'une Nuit d'été pouvoir compter sur votre indulgence et vos remarques car "Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé), que vous n'avez fait qu'un somme, ...
  • Contact

Recherche