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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 18:24

 

Caligula5(c)Maroussia PodkosovaUtiliser les marionnettes pour remplacer les acteurs/chanteurs à l'opéra n'est pas en soi une nouveauté, d'ailleurs tout laisse à penser que les marionnettes ont précédé les acteurs sur scène.

 

L'originalité artistique de ce projet monté autour de  Caligula delirente est multiple. 

 

Tout d'abord parce qu'elle est le fruit d'une co-production qui montre combien cet artisanat de la musique baroque est avant tout une aventure humaine, permettant à chacun (des musiciens aux chanteurs en passant par de nombreux artistes, techniciens et administratifs) de trouver sa place et de partager avec enthousiasme la création autour d'un projet sortant de l'ordinaire participant tous ainsi à l'enchantement du  public.

 

Caligula12(c)Maroussia PodkosovaSi c'est Vincent Dumestre qui a découvert à la Marciana à Venise la partition et le livret de ce Caligula c'est grâce à ce système économique de la Co- production que cette œuvre a pu revoir le jour. Et c'est l'Arcal (Compagnie nationale de théâtre lyrique et musical) qui est ici le producteur principal aux cotés du Poème Harmonique.

 

Parmi les autres co-producteurs (qui participent ainsi, aussi bien au développement culturel qu'à l'économie locale de différentes régions), l'on trouve l'Opéra de Reims, la Fondation Orange, le Venetian Center for baroque Musicl'Athénée Théâtre Louis-Jouvet coréalisant et le Festival mondial des théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières ayant acceuilli la première de ce spectacle en 2011.

 

Quant aux marionnettes parlons-en. Elles seraient nées sous l'antiquité en Inde et en Chine, associée aux rites religieux. Elles ont acquis par mimétisme les caractéristiques locales des pays où elles se sont implantées. Le théâtre étant à l'origine un art sacrée, elles participent au rituel permettant ainsi à chacun de comprendre les mythes fondateurs. Elles sont le fruit d'un rite de création, d'un démiurge qui peut faire naître de quelques bouts de bois et de chiffons, la vie. C'est en Grèce qu'elles se libèrent de la religion. Caligula13(c)Maroussia PodkosovaOn trouve de nombreux témoignages de leur existence. Chez Plutarque qui nous dit qu'elles servaient à l'amusement des enfants et des adultes. Chez Xénophon qui nous apprend qu'elles permettaient de distraire lors de banquets. Tandis que Diodore de Sicile considère comme excessif la passion qu'elles engendrent chez certaines personnes. Lorsqu'elles arrivent à Rome, elles ne serviront plus qu'à distraire. Durant le Moyen-âge, leur rôle oscillera encore et ce jusqu'à la Renaissance où elles tiennent à la fois un rôle religieux et participent également aux distractions sur les foires et durant le carnaval. Au moment de la Contre-Réforme elles seront interdites dans les églises catholiques pour mieux répondre à Luther qui les condamnait.

En France, son lien avec la religion est d'autant plus marqué par son étymologie, puisque le mot marionnette trouverait son origine dans "Petite Marie", la marionnette de la Vierge. Partout ailleurs en Europe, elles sont des "poupées qui bougent", en Sicile des Pupi.

 

pinelli marionnettesEt c'est donc non vers la France mais vers l'Italie que nous allons nous tourner. Là comme ailleurs à côté des poupées à gaine (en France la plus connue est celle du Théâtre de Guignol) que l'on trouve dans les rues, les théâtres connaissent deux autres types de marionnettes. A Venise par exemple elles sont à fils tandis qu'en Sicile, elles sont à tringles.Marionetta_casa_di_carlo_Goldoni_18_emesiecle.jpg

On sait que le Cardinal Ottoboni (1667 - 1740) faisait monter des opéras, où les acteurs étaient des marionnettes. Par le témoignage de l'Abbés Du Bos (1670-1742), on sait également que de grands opéras étaient représentés en Italie par une troupe de marionnettes que l'on appelait "bambocchie". La voix des chanteurs qui chantaient pour elles sortait par une ouverture pratiquée sous le plancher de la scène. Il y eu à cette époque en Italie une véritable passion pour ces petits acteurs.

 

Mimmo-Cuticchio-tra-i-suoi-pupi.jpgPour le spectacle de Caligula, Vincent Dumestre est allé jusqu'en Sicile pour trouver les marionnettes qui s'inscrivent dans une tradition de théâtre artisanal. Mimmo Cuticchio descend d'une famille qui se transmet depuis plusieurs décennies le métier de "puparo-oprante". Succédant à son père, Giacomo, il a suivi à ses côtés un premier apprentissage qui comprend aussi bien l'art de fabriquer les pupi et les équipements scéniques, que l'art du conteur, dont les puparo sont les descendants. Il a aussi parfait cet apprentissage auprès d'un autre maître, Peppino Celano (1903-1973).

Mimmo Cuttichio est aujourd'hui le seul survivant d'une tradition qu'il a su, à la suite de son père, adapter au public d'aujourd'hui. L'émigration, le cinéma puis enfin la télévision faCaligula2(c)Maroussia Podkosovaisant disparaître ce métier unique, porteur de rêves. Il crée d'abord son théâtre la Compagnie Figlie d'Arte Cuticchio en 1973 puis en 1977, l'Association "Fligli d'Arte Cuticchio" afin de pouvoir produire de manière artisanale ses propres spectacles. En 1984, il organise un festival de théâtre intitulé "  La  Macchina dei Sogni" (La Machine des songes), puis crée une école pour pupari en 1997, et venant couronner tout ce travail, en 2001, l'Unesco reconnait l'opera dei puppi comme "patrimoine culturel et immatériel de l'Humanité". Depuis, il collabore à travers le monde à des projets visant à faire connaître ce répertoire unique que les pupi dévoilent. Des acteurs leur prêtant leur voix, c'est tout naturellement qu'ils ont été ici remplacés par des chanteurs.

 

 


 

Caligula7(c)Maroussia PodkosovaC'est aussi tout l'intérêt de ce spectacle de faire découvrir au public français, ce métier d'art qui appartient à une tradition médiévale qui avait été perdue et qui fut retrouvée au XIXe siècle. Au XVIIe siècle, Cervantès décrivait dans Don Quichotte un spectacle de marionnettes avec des cavaliers en armure et c'est tout naturellement que les puparo vont s'inscrire dans l'épopée médiévale de la chanson de geste, d'autant plus qu'ils sont les successeurs et héritiers du cunto (le conteur) qui sur les places publiques donnaient vie aux légendes. Les marionnettes prennent vie grâce à de nombreux artisans et à tout un savoir - faire unique au monde : peintres, graveurs... mais le plus important est l'oprante. Du milieu du XIXe siècle jusqu'aux années 1950, ils vont tous ainsi apporter au public insulaire "une lueur de rêve, de connaissance et de réflexion... ravivant les passions, esquissant des modèles de comportement, offrant un champ à l'imaginaire collectif."

 

 

Caligula3(c)Maroussia PodkosovaCaligula delirente (dont vous pourrez lire le livret sur ce site de la Bibliothèque de Munich) fait partie du répertoire particulièrement important des opéras vénitiens du XVIIe. A cette époque la sérénissime vibre et se passionne pour la musique et la voix. Représenté pour la première fois en 1672 à Venise au Teatro Santi Giovanni e Paolo, ce fut un des plus grands succès du siècle. Repris une quinzaine de fois à Naples (1672) puis à Rome, Bologne, Vicence, Milan Pesaro, Ferrare et Palerme, Venise, Gênes et Crema entre 1674 et 1680. Il n'avait pas été prévu pour des marionnettes, mais il se prête d'autant mieux à ces petits acteurs de bois que ceux-ci se prêtent au merveilleux par essence. Ne sont-elles pas le fruit de cet impossible auquel la folie donne corps ? Cet impossible dont rêve Caligula dans sa folie ?

 

 

Illustration : Bartolomeo Pinelli (1781-1835), Il Casotto dei Burattini in Roma et marionnette conservé à la Casa Goldoni du XVIIIe siècle

Photos des marionnettes de Caligula Delirente  : Maroussia Podkosova

Sources : Histoire des Marionnettes en Europe Charles Magnin chez Slatkine Ressoures 1981

Notes Arcal sur les pupi siciliennes ainsi que le dossier presse sur Caligula Delirente


 


 

 

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Published by Parmentier Monique - dans Dossiers Musique

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