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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 19:24

 

  

egisto

cloris

 

 

 

 Après le Bourgeois Gentilhomme en 2006 et Cadmus et Hermione en 2008, Vincent Dumestre et Benjamin Lazar nous reviennent avec une nouvelle production Egisto de Francesco Cavalli.

 

  poeme-harmonique.jpg© Guy Vivien

 

Le 1er février, l'Opéra Comique donnera la première de ce nouveau spectacle, affirmant ainsi son soutien à la création dans toute sa diversité "classique" et à la troupe qui il y a trois ans et demi, nous avait enchantée dans la redécouverte de la première tragédie Lyrique de Jean-Baptiste Lully. Il s'agit aujourd'hui d'un opéra vénitien, qui fit le succès de son compositeur et du théâtre vénitien qui l'hébergea en 1643.

 

Le Sommeil vous invite à vous abandonner à ces songes éphémères qui vous enchanteront, au risque de sombrer dans la Folie: © BNF

 Sommeil

Cet opéra figure parmi les premiers d'un nouveau genre, l'opéra public. Car c'est Venise, qu'a été inventé l'opéra tel que nous le connaisons. Pour la première fois s'ouvrent à un public payant des salles où sont produits des spectacles alliant musique et théâtre, accompagnés de décors et de machineries complexes. Ce qui jusqu'alors était réservé à l'élite des cours florentines et mantouanes, devient ainsi un plaisir populaire. Les différents théâtres deviennent des lieux où l'on se retrouve pour des instants de plaisirs que l'on partage avec passion.

 

Egisto voit le jour au Teatro San Cassiano Nuovo dans la Cité des Doges. Un premier théâtre construit en 1581 (en bois bien évidemment ) fut détruit par un incendie. Jusqu'à sa destruction il servit au théâtre de prose. Tel le phénix (et la Fenice), il put renaître. Mais cette fois, ses propriétaires, les Tron, optèrent pour la pierre, d'où l'épithète de "Nuovo". Cette nouvelle salle fut inaugurée en 1636 avec une Andromeda que l'on doit au poète et musicien Benedetto Ferrari et au compositeur Francesco Manelli. Elle connut un tel succès, que les Tron s'associèrent à Francesco Cavalli, alors un jeune compositeur prometteur, pour la création d'Egisto et ce fut un succès.

 

 

 

 

 

Andromeda.jpg

    © BNF Décors de Giacomo Torelli pour Andromède à Paris

 

Si vous allez à Venise vous ne verrez plus le théâtre San Cassiano... Il a disparu, tout comme d'ailleurs l'ensemble des autres salles qui firent les beaux jours, de ces opéras que le public vénitien avait pourtant idôlatré. Il ne reste aucune image précise du San Cassiano. Juste quelques plans...  Sur son emplacement, un jardin vous accueille désormais, invitant votre imagination à  le recréer.

 

Quant à la Venise baroque... c'est peut être justement dans sa musique que nous pouvons vraiment la percevoir, vibrante, colorée, libre, curieuse. Cavalli était un vénitien amoureux de sa cité et des rêves qui avaient porté bien au-delà des horizons, ses habitants pendant des décennies. Mais à l'heure où Cavalli compose Egisto, Venise entame inexorablement sa lente décadence. La musique et les arts en sont ses derniers feux.

 

Egisto est un une Favola dramatica musicale.

l-Egisto.jpg

 

Elle fut donc composée par Francesco Cavalli.

 

Lorsque ce dernier naquit à Crema (ville d'une province vénitienne de la Terra Ferma), il s'appelait en fait Pier Francesco Caletti Bruni. Il était le troisième des neufs enfants du Maestro di Capella de cette ville : Battista Calleti. Baptisé le 14 février 1602, il reçu probablement de son père sa première formation musicale. Il fut remarqué par le gouverneur de Crema Federico de Cavalli, pour ses talents de jeune chanteur. Ce dernier l'emmena avec lui à Venise en 1616. 

cavalli-copie-1.jpg

 

Par la suite, par gratitude Francesco en prendra le nom comme pseudonyme et dans la cité des Doges, il aura pour maître Claudio Monteverdi.

 

 

 

 

 

 

On a longtemps cru que fort de son succès, Egisto qui connu une tournée dans toute l'Italie (Rome, Florence, Gênes...) avait également bénéficié d'une représentation exceptionnelle, en 1646, au Palais Royal à Paris devant Anne d'Autriche et Mazarin, à l'invitation de ce dernier.


On sait depuis peu que ce n'est pas le cas. C'est en fait le premier biographe de Cavalli, au début du XXe siècle, le grand musicologue français Henry Prunières (1886 - 1942), qui interpréta certaines sources de manière erronée (voir son Cavalli et l'Opéra vénitien). Grâce au travail de Barbara Nestola (musicologue italienne rattachée au Cmbv) on sait désormais qu'il s'agissait en fait d'un opéra romain de Marco Marazzoli et Virgilio Mazzocchi sur un livret du Cardinal Giulio Rospigliosi, portant en sous-titre "Chi Soffre, speri" (Qui souffre espère) repris récemment par Jérôme Corréas et les Paladins.

 

DSC7448Fiera di Farfa avec au centre Marc Valéro et son a

© Didier Saulnier

Ce n'est donc que plus tard, en 1660, au moment du mariage de Louis XIV que Cavalli séjournera en France pour y donner une adaptation de son Xerxe (devenant Xerxès) et y créer Ercole Amante.

 

Le livret d'Egisto est dû à Giovanni Faustini (1615 - 1651). Sa collaboration avec Cavalli dura une dizaine d'années, commençant en 1642 avec la Virtù de’ strali  d’Amore et se terminant avec le décès du librettiste. Cet avocat était le fils de la soeur du Titien, Isabetta Vecelio et d'Angelo Faustini.  Il fut également impresario et libretiste de différents théâtre à Venise. Il écrivit plusieurs livrets pour Cavalli, dont celui de Calisto. (l'opéra de Cavalli le plus donné depuis la redécouverte du compositeur dans les salles du monde entier). La collaboration entre Cavalli et Faustini représente un moment crucial dans l'histoire de l'opéra, puisque ce sont eux qui ont défini les codes de l'opéra vénitien. Faustini se révèle particulièrement attentif aussi bien à la musique qu'à la dramaturgie.

 

Ces codes sont simples : trois actes où se joue une double histoire d'amour, où l'on retrouve une scène du sommeil, des personnages d'origine plus ou moins mythologique (issus bien souvent des Métamorphoses d'Ovide, comme dans Calisto) - ce qui n'est pas le cas dans l'Egisto où les personnages semblent issus d'une tradition pastorale provenant de sources multiples - et enfin une fin heureuse obligatoire.

 

Dans certains livrets de Faustini, un détail peut permettre de mieux les analyser, ce sont les excuses qu'il adresse à ses lecteurs dans une courte introduction qui n'est pas sans faire penser à celles qu'adresse Puck à la fin du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. 

 

EGT 120128 172 Ana Quintans, David Tricou

Il y cite comme pour Egisto ses sources : "L’episodio d’Amore che vola a caso nella selva de’ mirti dell’Orebo [II, IX-X], ove lo prendono quelle Eroide ch’uscirono per amore miseramente di vita, quali lo vogliono far perire di quella morte ch’egli fece loro morire, ti confesso d’averlo tolto d’Ausonio con quella licenza ch’usarono i poeti latini di togliere l’invenzioni da’ greci per vestire le loro favole ed i loro epici componimenti."

 

On y découvre ainsi cette culture raffinée des cercles littéraires de la Venise du début du XVIIe siècle, héritière de la culture humaniste du XVIe siècle. Le poète dont il est question dans cette introduction, écrivit un poème sur Cupidon "Cupido cruciatus" pour l'empereur Valentinien (vers l'an 370). Mais il y a d'autres influences possibles pour Egisto comme l'Adone de Giovan Battista Marino (dont on reparlera prochainement pour la Catena d'Adone, que Scherzi Musicali vient d'enregistrer) ou Francesco Colonna et son Songe de Poliphile écrit au XVe siècle.

 

Dans la mythologie grecque Egisthe est le fruit d'un inceste entre un prince et sa fille, tandis que Faustini en fait dans Egisto l'arrière petit-fils d'Apollon.

 

©Pierre Grosbois

 

 

Que nous conte L'Egisto de Cavalli/Faustini ?

 

Deux couples Egisto/Clori et Lidio/Climène voient leur fidélité mise à l'épreuve. Egisto et Clori qui s'aiment, ainsi que Climène promise à Lidio ont été enlevés par des pirates et séparés. L'action se déroule sur l'île de Zakynthos où Egisto et Climène viennent s'échouer après avoir pu échapper à leurs ravisseurs. Ils retrouvent Clori et Lidio qui entre temps sont tombés amoureux l'un de l'autre.

Comme nous l'annonce le programme "travestissements, rapts, menaces, illusions, démence : les puissances de l’imaginaire troublent les cœurs des passions les plus extrêmes". Et si ici l'amour est un jeu cruel, fruit des dieux, la poésie des affects est traitée avec subtilité. La jalousie est le nectar des furies mais c'est bien l'Amour qui finit par triompher.

Benjamin Lazar entouré de toute une équipe qui l'a accompagné sur les précédentes réalisation du Poème Harmonique - Alain Blanchot aux costumes, Adeline Caron aux décors, Christophe Naillet aux lumières et Mathilde Benmoussa aux maquillage et coiffures - devrait être dans son élément. Gestuelle, prosodie et éclairage à la bougie peuvent offrir à cette production d'Egisto, une dimension à l'onirisme baroque envoutante. Il est certainement aujourd'hui le metteur en scène le plus proche dans l'esprit du "Grand Sorcier", surnom de Giacomo Torelli (1608-1678), qui a "mis en scène" plusieurs des spectacles de Cavalli.

venus.jpg

 

 

Quant à la partition, il en existe une à Vienne et une autre à Venise dans une collection privée, nécessitant forcément une reconstitution, ce qu'a réalisé le maître d'oeuvre du projet, Vincent Dumestre.

 

Alors, tel Orphée, avec le Poème Harmonique pour lyre, saura-t-il nous transporter vers les rivages de cette Grèce rêvée où la nuit les songes trompeurs peuvent conduire de la Folie à l'Harmonie ? Au vue de toutes les précédentes productions du Poème Harmonique, nous n'avons aucune raison d'en douter. Rendez-vous est pris pour 6 représentations à partir du 1er février à l'Opéra Comique à Paris, qui seront suivis de 3 représentations à l'Opéra de Rouen les 16, 17 et 19 février.

Orphee.jpglanuit.jpg

 

 

 

Orphée  © BNF

 

La distribution :

Egisto, Marc Mauillon
Lidio, Anders Dahlin
Clori, Claire Lefilliâtre
Climene, Isabelle Druet
Hipparco, Cyril Auvity
Aurora, Amore, Ana Quintans
Didone, Voluptia, Luciana Mancini
La Notte, Dema, Serge Goubioud
Apollo, David Tricou

 

http://www.lepoemeharmonique.fr/#/fr

 

http://www.opera-comique.com/

 

http://www.operaderouen.fr/#flash

 

Sources : Henry Prunières pour sa Vie de Francesco Cavalli et Cavalli et l'Opéra Vénitien ; Olivier Lexa, Venise l'éveil baroque chez Karéline,  Denis Morrier pour son article dans l'Avant Scène "Pier Francesco Caletti Bruni", dans le numéro consacrée à Calisto ; Note du programme Egisto, Chi Soffre Speri, donné par les Paladins dans le cadre des Festivals de Royaumont/Pontoise et au Théâtre de l'Athénée à Paris ; Actes du Colloque " L'invenzione scenica nell'Europa baroca" en italien consacré à Giacomo Torelli  en 2000 ; Thèse en italien de doctarat de Nicola Badolato "I drammi musicali di Giovanni Faustini" per Francesco Cavalli à l'Université de Bologne.

 

Illustrations : photographies de l'Opéra Comique publiées avec leur aimable autorisation. Du livret des Fêtes de Bachus qui se trouve à la BNF faite par mes soins, du Poème Harmonique et des Paladins avec copyright indiqué sous les photos.

 

Par Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Dossiers Musique

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