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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 21:45

EGT 120128 172 Ana Quintans, David TricouEn ce dimanche après-midi glacial la nouvelle production du Poème Harmonique, Egisto de Pier Francesco Cavalli a permis au parisien d'échapper aussi bien aux effets du vent d'hiver, qu'aux soucis du quotidien.

La petite chaconne malicieuse qui ouvre l'Acte III de cet Egisto est là pour nous rappeler que depuis sa création par Vincent Dumestre cet ensemble nous conte des songes musicaux en étant fidèle à un répertoire rare de ce précieux XVIIe siècle qui avec eux semble appartenir à un temps de légende. Le Poème Harmonique ensorcelle à chaque fois nos coeurs, en nous délivrant le temps d'un concert de toutes nos peines.

Une fois de plus, Vincent Dumestre et Benjamin Lazar ont réussi à trouver l'alchimie juste qui transforme une oeuvre retournée au néant du papier et du temps, en un pur joyau enchanteur.

Quant à la petite chaconne, elle avait été enregistrée en 2001 par Vincent Dumestre dans le disque Il Fasolo dédié à celui qui créa l'opéra public à Venise, Francesco Manelli. « Accesso mio corre », nous contait l'histoire d'une belle cruelle qui fait souffrir un cœur ardent. Et c'est tout le thème de cet Egisto, avec lequel Vincent Dumestre et Benjamin Lazar nous reviennent. Petit clin d'oeil, qui nous montre combien tous deux sont passés maître dans cet art de l'illusion et des apparences, cette « apologie du mensonge » qu'est l'art baroque par excellence, l'opéra vénitien des origines... à moins que ce ne soit l'Amour ?
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Pour que la magie existe, aujourd'hui comme au XVIIe siècle, il a fallu réunir des moyens et une troupe. La coproduction mise en place entre le Poème Harmonique, l'Opéra Comique à Paris et l'Opéra de Rouen et un certain nombre de mécènes, reflète parfaitement ce qui était déjà indispensable dans la Venise du XVIIe siècle pour que la création artistique puisse exister. Elle est le fruit d'une économie qui aujourd'hui à Paris comme hier dans la Sérénissime invente sans cesse, créant de nouvelles sources de richesses et d'emplois.

Ma chronique de la première paraîtra prochainement sur Anaclase. Mais une chose est certaine je ne peux que vous recommander de vous précipiter pour voir ce spectacle. Tout y est superbe, des costumes d'Alain Blanchot, dont l'élégance et la féerie n'est pas sans nous rappeler ceux de la Belle et la Bête de Jean Cocteau, aux maquillages et aux coiffures de Mathilde Benmoussa qui participe à la luxuriance du spectacle ; le décor tournant d'Adeline Caron qui nous transporte dans un monde au charme intemporel entre antique et pastoral, entre les cieux et les enfers ou hommes et dieux gravitent et où les esprits s'égarent ; enfin les magnifiques lumières de Christophe Naillet suggèrent ce feu qui consume les âmes et caresse les visages et les mains, même si certains ont pu regretter la faiblesse de cet éclairage, il est un élément clé de la mise en scène.

 

Et cette mise en scène de Benjamin Lazar est pure poésie, elle se joue des courbes, de l'élégance du mouvement, fait vivre la flamme qui tel un poignard peut blesser à mort, mais aussi caresse les ombres. La fluidité de la gestuelle baroque que chaque chanteur maîtrise parfaitement fait de chaque mouvement un instant de beauté d'une fluidité absolue. Tout ce travail, sur le geste, l'éclairage semble s'intégrer à un cosmos où l'harmonie règne sans que la violence des sentiments ou la douleur ne puissent la briser. Mais ici, contrairement à Cadmus et Hermione, l'esprit italien règne et libère bien plus les corps que dans l'art français, on se touche, on se désire, on le dit, on le chante, on l'exprime.

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Quant à la distribution elle offre à chaque rôle plus qu'une voix, une vie dont le cœur bat. Marc Mauillon dans le rôle d'Egisto est tout simplement remarquable. Son timbre d'ombres et de lumières fait d'Egisto un être vulnérable, tout descendant d'Apollon qu'il soit. Sa grande souplesse vocale et sa présence scénique saisissante nous  bouleverse dans les scènes de folie.

Claire Lefilliâtre au timbre moiré et aux ornementations si délicates fait de Clori une ingénue cruelle mais si charmante tandis qu'Isabelle Druet est une Climène tendre et si humaine, dont la douleur nous embrase dans son lamento à l'acte II. Anders J. Dahlin est un Lidio volage, léger et séduisant. Ana Quintans dans les rôles d'Aurora et d'Amore, quant à elle, irradie sur scène. Tout le reste de la distribution s'est révélé aussi séduisant, mais nous noterons en particulier l'Hipparco si généreux tant vocalement que scéniquement de Cyril Auvity.

 

 

Vincent Dumestre a adapté Egisto a partir du matériau existant : une partition à cinq parties pour les symphonies, les ritournelles et certains airs. Il apporte par l'intermédiaire du Poème Harmonique, des couleurs fastueuses, sensuelles et incandescentes à cette musique. Entre la harpe céleste et le lirone si poignant, les théorbes, guitares, clavecins et flûtes chantent l'Italie, avec une passion toute onirique.

Et parce que nous sommes au théâtre dans l'air final d'Egisto et de Clori, l'hommage de Cavalli à son maître nous a atteint telle une flèche d'Amore.  T'abbracio, ti strigo, tigodo », n'étant pas sans rappeler « Pur ti miro » du Couronnement de Poppée. Ainsi Cavalli serait donc bien l'auteur de ce final à la sensualité si impudique.

 

Egisto est un songe vénitien dont on souhaite qu'il enchante nos nuits encore longtemps.

 

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Par Monique Parmentier

 

Après Paris et Rouen, Luxembourg aura l'année prochaine la chance de découvrir cette très belle production, espérons que par la suite elle tournera.

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts

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