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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 17:57

st-maria-sopra-minerva-filippino-lippi_1296976683.jpgCe qui me frappe alors que je séjourne à Rome pour la seconde fois et d'où je vous écris, c'est tout à la fois l'absence de la musique baroque - et ancienne de manière plus générale - et son étrange présence, comme un appel du silence. Des fresques médiévales de Filippino Lippi à la Chiesa Santa Maria Sopra della Minerva à l'Ange musicien du Caravage dans la fuite en Égypte à la Galeria Doria Pamphilj, la musique qui accompagnait ses artistes chante, se colorise, s'irise... J'ai passé une merveilleuse année où la musique du silence m'aura parfois accompagné. Quelques musiciens auront aussi comme les Incogniti, les Cris de Paris, Jordi Savall,... Claire Lefilliâtre... le temps d'un concert redonné vie à cet ineffable que je guette... 


N'avez-vous jamais eu l'impression de courir après quelque chose qui n'existe pas ? Quelque chose que vous ne pourriez même pas nommer ? Et puis tout à coup il ou elle est là (une fresque de Filippino Lippi, un tableau du Caravage, la lumière romaine, les couleurs de la Méditerranée vu du ciel ... )... Il ou elle est là et vous ne pouvez pas l'atteindre... Il ou elle vous bouleverse sans que l'émotion ressentie ne puisse vous libérer du poids du quotidien plus longtemps que cet instant fugace et si intense que tout le reste vous paraît vain

 

Farnesina-copie-1.jpgLe retour à la réalité parisienne ne rend que plus absurde ce qui peut nous attacher à vouloir partager une émotion musicale... Une émotion artistique... Comment décrire l'attente pour revoir ces fresques, entre-aperçues trop rapidement l'année dernière, puisqu'un mariage se déroulait dans l'église -, et l'instant où elles se dévoilent à vous. Aucune photo, aucun film, aucun mot... Aucune note non plus d'ailleurs. Juste un étrange silence qui vous atteint. Celui qui vous laisse imaginer cette musique qui devait se vouloir céleste. Celle que j'entends en regardant ces anges danser autour de la Vierge, n'a peut-être rien à voir avec celle qui a pu être jouée en ces lieux tandis que Filippino Lippi laissait courir ses pinceaux, transformait des couleurs en cette danse harmonieuse. Je me sens juste bouleversée par ce silence qui m'entoure et ... longtemps je suis restée là, me demandant pourquoi repartir, tant je me suis sentie si bien. Que d'un mur émane une lumière aussi vivante que celle qui illumine la Cité à l'extérieur me semble si merveilleux, que tout le reste ne m'en paraît que plus difficile à vivre... et pourtant... si la réponse était là, vivre des instants fugaces de grand bonheur, car ils sont les plus beaux.

 

Rome 2013 337Les guides vous diront ce que vous devez voir si le temps vous presse, mais à Rome justement le temps s'arrête pour vous. Plus rien ne vous presse. Et tandis que dans la rue, l'Italie semble répondre aux urgences du quotidien, vous êtes là, à la Farnesina, à vous dire que tous ces guides qui vous conseillent de ne voir la Farnesina qu'après de nombreuses autres villas ou palais, vous trompent. Comment quitter ce lieu magnifique, conçu pour le bonheur, baignant dans la lumière. Ne croyez pas que Baldassarre Peruzzi et tous les artistes qui ont participé à sa décoration et à sa construction, soient des artistes mineurs et que seul le Triomphe de Galatée par Raphaël mériterait votre regard. Et c'est pour cela peut-être que ce n'est pas la sublime Galatée que je choisis ici pour illustrer mon propos. Ne croyez pas que la musique en soit absente. L'harmonie du lieu rayonne mélodieusement et lorsque j'écris ces mots, l'émotion encore vive m'étreint à ce simple souvenir.  De belles dames vous invitent à vous laisser apaiser par la beauté. Agostino Chigi aimait l'art et en faisant construire ce lieu de plaisir, il nous a laissé bien plus qu'un objet de visite qu'il faudrait malgré tout avoir fait dans son parcours touristique... il nous a légué un refuge onirique et sensuel.Rome 2013 217

 

Refuge ! Voilà bien un mot que certains se croiront obliger d'interpréter aux yeux de la psychanalyse... Fausse science pour société de consommation qui n'existait pas à la Renaissance et à l'époque baroque. Le rêve prenait un autre sens. Et lorsque Caravage surgit, sa force, sa part d'ombres déchirantes et l'intensité de l'embrassement qui émane de ses œuvres, même de jeunesse, m'empoignent, m'emportent tout simplement dans des ailleurs, où le confort n'existe pas et où le refuge est une illusoire vérité atemporelle.

Rome possède sa part de violence, de peur, où au chômage et à la misère d'aujourd'hui dans laquelle sombre l'avenir d'une jeunesse sans illusion,  répondent les bûchers, les guerres et les épidémies d'hier. Les artistes disposaient à l'époque de riches mécènes et si les trésors des palais n'étaient pas accessibles aux plus pauvres, la beauté si foisonnante dans les églises, devaient étancher bien des soifs. Et tous ceux qui n'avaient parfois rien à manger et une espérance de vie qui ne faisait que souligner l'urgence à prendre ce que la vie vous donne, certaines images devaient apporter ces instants de fulgurance qui transcendent.

Rome 2013 507La musique de l'Ange musicien, Philippe Beaussant en parle si bien, dans Passages, De la Renaissance au Baroque. A chaque fois que je le croise, à Versailles ou Sablé, j'aime l'enthousiasme de ce si jeune académicien. Ce dernier tableau du peintre avant son passage dans l'ombre et que j'ai pu voir l'année dernière et cette année à la Galeria Doria Pamphilj est bien plus qu'un objet, aussi beau soit-il.

 

Dans ce Palais empoussiéré et gris à l'extérieur, la splendeur vous attend, une splendeur désormais  si proche de sa disparition, qu'elle me fait songer à la fin du Guépard de Lampedusa. Mais par tous les moyens qui leurs sont offert les Pamphilj tentent encore, sans rien céder, de préserver ces trésors qui leur appartiennent depuis leur origine. Il s'agit probablement de l'une des plus remarquables collections privée de peinture, et pas seulement, rendue accessible à tous.

Avant d'atteindre le Repos durant la fuite en Egypte et son ange musicien et leur douce voisine, une Madeleine pénitente du même maître, vous traverserez des salles dont les fresques, les décors, les toiles et les sculptures sont des ornements d'une humanité en quête de l'harmonie. Toutes ces œuvres vous invitent dans un univers unique de beauté. Presque tous les grands noms de l'histoire de l'art  y sont représentés. Vous y croiserez des italiens, flamands, français et bien évidemment des antiques. Tiziano et sa redoutable Salomé, Le Tintoret, Jan Brueghel l'ancien, Le Lorrain et sa fuite en Egypte, Dughet, Parmigiano et sa si douce Madone, Quentin Metsys, Vélasquez et tant d'autres, sont là, vous interpellant, vous arrêtant.
Rome 2013 509Puis vous descendez quelques marches. Vous aimeriez prêter plus d'attention aux toiles du grand Titien. Mais celles qui vous attirent vous happent littéralement sont là, juste devant vous. Et malgré dans votre dos le regard de Salomé qui ne vous quitte pas, vous ne voyez plus, vous n'entendez plus que la musique du Caravage. Assez curieusement, la copie d'une autre toile du Caravage a été placée là. Il s'agit d'un Jean-Baptiste. Mais pas besoin d'être un expert pour tout de suite voir qu'il ne s'agit que d'une copie (l'original est au Capitolin). Trois fois rien, sauf que l'on ne peut que se dire que jamais Caravage n'aurait commis un corps aussi peu... "vrai".
Rome 2013 307De ce repos, Philippe Beaussant écrit "C'est - comment dire  ?- non pas un passage, mais précisément comme si le Caravage avait inconsciemment bien sûr, pressenti la justesse du sujet qu'il allait peindre : une halte, un temps d'arrêt, un repos avant la fuite."... je suis tentée d'écrire un "refuge".... c'est son "dernier tableau heureux" et sa musique est celle des anges. Elle est là, on l'entend, on la voit, elle est palpable. Elle n'appartient qu'à nous, à celle ou celui qui veut l'entendre. Elle n'est pas unique, elle n'est pas forcément celle du temps du Caravage. Car au fond, le temps du Caravage n'est-il pas l'éternité ?
Et comme l'année derniè
re, je tourne autour, je m'installe sur des sièges prévus juste en face pour s'arrêter, ...se reposer... je repars dans la dernière salle, celle des primitifs... puis je reviens. J'écoute ces deux toiles... j'écoute aussi quelques commentaires de touristes comme égarés et effrayés devant ce que leur on a dit être un chef-d'œuvre... mais qu'ils préfèrent voir comme joli. Peu de monde, on passe devant le Caravage comme devant la Joconde,. Mais lui, on semble le craindre. "N'a-t-il pas tué ?""Tu es sûr " ? "Il me semble", "pourtant à le regarder on le croirait pas". Rome 2013 542Qui ou que regardent-ils ces touristes pressés que seule l'unique pluie de mon séjour a toutefois rendue plus nombreux en ces lieux que l'année dernière. J'entre dans la toile, je poursuis cette musique qui me mène loin des amitiés illusoires, de la course effrénée de mon quotidien. Je suis en paix, je suis tourmentée. Quelque chose me dit que ceci ne répond pas aux questions qui m'assaillent tout en me consolant.

Je repars, laissant derrière moi, cette musique du silence. Il ne me reste alors que quelques heures à passer dans Rome. Je sais déjà que je reviendrais. Mais avant de quitter ce palais, j'entends ces deux musiciens sensés faire revivre la musique du Caravage se disputer, ... à l'italienne, dans la salle du Trône pour une histoire somme toute bien banale. Ils me voient, je leur sourie... ils rient. Dehors la pluie s'est arrêtée, le soleil revient et je m'en retourne dire au-revoir à Rome dans les jardins de la Villa Borghese. Demain du ciel, la Méditerranée et ses couleurs, cette terre "bleue comme une orange", me bouleversera une dernière fois... Oui, je le sais déjà, je reviendrais. Car "Roma, è la città più bella del mondo". La lumière y surgit de l'ombre, elle est l'ombre et me fait songer à ce dernier poème de Robert Desnos :
 

J'ai rêvé tellement fort de toi,
J'ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi,
Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres
D'être cent fois plus ombre que l'ombre
D'être l'ombre qui viendra et reviendra
dans ta vie ensoleillée.
 

 

Par Monique Parmentier

 

PS : J’allais oublier, mon passage au Panthéon, promis à Amandine. Car c’est bien la musique de Corelli qui m’aura accompagnée tout au long de mon séjour romain. le Memento Mori des Cris de Paris au Palazzo Spada... aura éclairé cette perspective surprenante de Borromini.

  

Droits photographiques : Monique Parmentier (Merci de n'utiliser ces photos qu'après m'en avoir fait la demande)

    Rome-2013-366.JPG 

 


 

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Published by Parmentier Monique - dans Divers

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