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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 16:43
@Monique Parmentier

L’homme et la nature. Dialogues celtiques
Oeuvres traditionnelles irlandaises, de Galice, écossaise et basque

Jordi Savall, dessus de viole, lyra-viol et direction
Carlos Núñez , flûtes et pastoral pipes
Pancho Álvarez, viola caipira & vielle à roue
Xurxo Núñez, percussions, théorbe et guitare
Andrew Lawrence-King, harpe et psaltérion
Frank Mc Guire, Bodhrán

Salle Gaveau, le 19 septembre 2017

Depuis que certains d’entre nous avaient eu la chance de voir et entendre ce programme au Festival Musique & Histoire de Fontfroide en 2016, nous espérions avoir la chance de le retrouver, tant il nous avait émerveillé et restait à jamais inoubliable.

Dans la cour Louis XIV de l’abbaye, par une douce nuit d’été sous les étoiles et un onirique levé de lune, nous avions été transporté loin, très loin, de toute réalité. Nous ramenant au coeur des traditions celtes, honorant la nature par sa poésie, sa musique et ses légendes, ce programme ouvre les horizons d’un monde traversé par une culture qui a essaimé à travers toute l’Europe son univers, rendant fécond le dialogue entre les peuples, abolissant les frontières physiques ou psychologiques.

@Monique Parmentier

C’est donc grâce à la programmation baroque de Philippe Maillard production -que cette communion entre l’homme et la nature, si caractéristique des traditions celtes-, que ses retrouvailles ont été possibles. Nous avons été nombreux à répondre à l’invitation de Jordi Savall, Carlos Núñez et des quatre musiciens qui les entouraient ce soir.

Le concert aurait pu souffrir d’un cadre citadin, mais il n’en a rien été. La salle Gaveau bénéficie d’une acoustique exceptionnelle et le public parisien, c’est quasi instantanément laissé envoûter par des musiciens dont le talent et la générosité ne peuvent que séduire les plus endurcis.

L’architecture du programme est constituée de différentes parties, au titre aussi divers que les mondes celtiques qu’il nous invite à découvrir. Chacune de ces parties est composée de pièces tant traditionnelles que modernes et permet à chaque musicien de nous faire entendre toute la diversité et la richesse de leurs instruments. Passant de pièces mélancoliques au plus dansantes, de l’Irlande à la Galice, de l’Ecosse à la Bretagne, dans la salle où règne une semi – obscurité, la lumière qui émane de la scène et des musiciens, nous ensorcelle. La mélodie si faussement simple de Ponthus et Sidoine que chante la flûte de Carlos Núñez, et la viole de Jordi Savall, possède un tel pouvoir d’envoûtement que l’on a le sentiment de voir s’ouvrir devant nous les frondaisons de la Forêt de Brocéliande. Les musiciens se transforment en enchanteurs, en bardes, nous faisant passant passer, virevolter de musique lente et nostalgique, comme le lamento Caledonia’s Wait for Niel Grow en danse joyeuse et folle comme Sackow’s Jig. Comment ne pas être touché par ces rythmes endiablés ou lent, presque des complaintes qui s’enchaînent, toujours entêtants parce que répétitifs et si mélancoliques ?

@Monique Parmentier

Les regard admiratifs de Carlos Núñez, véritable virtuose de la flûte et de la gaïta galicia (cornemuse galicienne) pour Jordi Savall, porte les nôtres vers le maestro catalan qui nous éblouit par la passion, l’ardeur, l’engagement de son interprétation des pièces pour viole. Mais ces regards sont réciproques et le chant si sensuel de la flûte nous captive. La ductilité de l’interprète, son jeu fluide, fougueux et fervent, nous fait abandonner toute défense, jusqu’à nous emporter dans la danse.

Et que dire des quatre musiciens qui se sont joint à eux. Andrew Lawrence-King à la harpe et au psaltérion fait preuve tout à la fois de hardiesse et de délicatesse tant dans ses accompagnements que dans les pièces solistes qui lui échoient dans les Carolan’s Harp, accompagné au bodhrán par Frank Mc Guire. Tout au long du concert, ces derniers nous ont donné à entendre le chant de la forêt et de la Dame du Lac. Entre un souffle lointain et l’onde qui s’écoule, ils ont été les messagers d’une nature, ne demandant qu’à faire tomber les murs pour mieux renaître.

@Monique Parmentier

Les deux compagnons de Carlos Núñez, son jeune frère Xurxo Núñez aux percussions et Pancho Álvarez à la viola caipira et à la vielle à roue, ont enrichi des couleurs de leurs instruments et de leur passion, ces mélodies des temps ancestraux et légendaires.

Comme à Fontfroide en 2016, trois bis féériques sont venus conclure cette soirée en terre de jeunesse éternelle. Car c’est bien en Avalon ou Tir Na Nog, que les musiciens nous ont emmené, terre de fraternité, de bonheur et d’amour. Le premier bis une musette de Marin Marais, hommage à la cornemuse, instrument celte par excellence, a été interprété par un Jordi Savall fougueux et précis. Elle a introduit cette danse, An dro, durant laquelle Carlos Núñez a fait se lever le public parisien à l’orchestre. Celui-ci n’a pas pu résister aux sortilèges de sa flûte, puis de sa cornemuse. Tout se passant comme si le souffle des esprits de la nature appelés par les musiciens, prenait possession de chacun de nous, en nous entraînant pour achever la soirée en une chaîne, folle « farandole » (référence si peu celtique mais dont j’espère que les puristes me la pardonneront). Comment ne pas être éternellement reconnaissant aux musiciens pour ces instants de bonheur infini.

 

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts
11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 08:08
@ Hervé Pouyfourcat

Le 14 juillet au soir, la veille de l’ouverture du festival, avec quelques musiciens, nous nous sommes rendus pour dîner à l’abbaye. Alors que nous prenions le chemin du retour vers Narbonne et que certains continuaient à discuter, il m’a semblé, tandis que nous traversions la Cour Louis XIV de l’abbaye, entendre au loin comme un appel porté par le vent. Une voix douce et sereine, une voix du vent, une voix humaine qui s’est mise à chanter, murmurer, rêver. La viole de Jordi Savall, répétant et méditant, aura été mon premier concert du soir. Il n’aura fallu qu’un cours instant pour briser mes chaînes et partir vers des horizons lointains, ceux qui pendant cinq nuit allaient ravir l’esprit du public fidèle du festival Musique & Histoire pour un Dialogue Interculturel.

 

Cinq invitations au voyage, toutes plus envoûtantes les unes que les autres étaient au programme de l’édition 2017 de ce festival.

 

@ Hervé Pouyfourcat

La première, la seule qui ait pu bénéficier d’un concert à l’extérieur, nous a permis de reprendre les chemins suivis par Ibn Battuta. Alors que dans la première partie, créée en novembre 2014 à Abu Dhabi et donnée ici-même en juillet 2015, nous avions suivi, celui que les arabes appellent « le voyageur du temps », sur les routes menant le Pèlerin qu’il avait vocation à être, vers le Golfe persique, puis appelé par l’étrange étrangeté de l’ailleurs vers l’Anatolie, le Yémen, l’Egypte, le Maroc… cette seconde partie, nous transporte encore plus loin, vers cet Extrême Orient, dont arrivent épices et parfums, mais aussi tout un art de vivre diamétralement opposé à ceux rencontrés par Ibn Battuta lors de la première partie de son périple. Loin de tout exotisme de pacotille, la musique et les textes retenus pour illustrer cette nouvelle fresque, sont à l’image de cet homme, tout à la fois explorateur, observateur, curieux insatiable, en quête d’un horizon toujours plus vaste. Loin d’être totalement ouvert à la culture des autres, Ibn Battuta n’a guère aimé la Chine, trop loin de ses propres racines arabo-musulmanes, il n’en reste pas moins, celui qui bien plus que Marco Polo, nous a laissé un témoignage unique d’un voyage oscillant entre faits réels et onirisme d’une mémoire restituée bien après son retour au Maroc. Moins fantaisiste et plus poétique, son regard sur ces autres mondes, nous invite à explorer notre vision de l’ailleurs et la motivation de ces voyages que nous entreprenons tout au long de notre vie, aux confins parfois de la méditation.

 

Miniature Perse 1327 relatant le voyage d'Ibn Battuta

S’ouvrant sur une pièce instrumentale chinoise « Chun jiang hua yue ye » (« Clair de Lune ») interprétée par deux musiciennes virtuoses, Lingling Yu au Pipa et Xin Liu au Zheng, ce programme va tout au long de la soirée, nous emporter sur des pistes de sable, dont les étoiles sont les guides et les dromadaires des compagnons aux pas lents et surs.

 

On ne peut qu’être subjugué par le son fluide et cristallin des deux instruments chinois et leurs interprètes à la gestuelle élégante qui dessine une calligraphie faite de courbes, de nuances à l’infinie délicatesse. Les pièces retenues par Lingling Yu sont issues de la musique classique traditionnelle chinoise et les deux instruments appartiennent à des coutumes ancestrales. Comme les estampes anciennes, elles ne sont que poésie et subtiles sonorités. Il en émane une sensation d’instants d’harmonie, de paix. L’esprit s’abandonne à ce temps qui coule entre les doigts des musiciennes, s’apaise, oublie, s’oublie. Le Zheng et le Pipa esquissent les jeux de lumière du clair de lune, nous font ressortir d’un trait le chant des ruisseaux et des montagnes (« Gao shan liu shui » (Ruisseau et montagne), percevoir dans ce printemps en éveil, ces notes perlées de la neige qui fond (Printemps et neige). La parfaite maîtrise technique des deux musiciennes et leur sensibilité à fleur de peau est un enchantement. Le raffinement des techniques d’appuis, des glissandi, des vibrati et croisés de cordes au zheng de Xin Liu et l’exceptionnelle sensibilité de Lingling Yu au pipa, créent une atmosphère unique, une nébulosité au moment présent, un « sfumato » musical et de l’âme qui donne sens au voyage.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Mais sur les chemins d’Ibn Battuta, ce sont également tous les autres musiciens dont s’entourent avec tant de justesse le maestro catalan, qui donnent à ce voyage ce ton si fantasmagorique et généreux. Nous retrouvons avec plaisir le récitant Bakary Sangaré, le comédien français d’origine malienne, sociétaire de la Comédie française qui portait avec tant de conviction et de sensibilité le texte des Routes de l’Esclavage. Manuel Forcano et Sergi Grau auteur des textes, lui offrent un récit où s’entremêlent le témoignage d’Ibn Battuta et les faits historiques qui ont marqué le XIVe siècle. Tandis que le programme musical que propose Jordi Savall, nous livre la quintessence de la diversité de ces mondes pour lesquels la Route de la Soie, est une voie de partages et de connaissances.

Furio Zanasi souffrant, Lluís Vilamajó assure à lui seul la partie chantée des pièces européennes. Il cisèle son interprétation avec une ardeur farouche et captivante.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Face à cette Europe encore en plein Moyen-âge, mais où l’Occitanie développe un art de cour raffiné et courtois, les civilisations d’Orient connaissent un âge d’or dont la pluralité musicale est si évocatrice de la luxuriance des modes de vie. Les percussions (tablas) d’Inde de Prabhu Edouard étoffent les percussions européennes, toujours aussi splendides, de Pedro Estevan, de variations rythmiques savantes et subtiles. Avec le sarod (instrument à cordes pincés indien) de Daud Sadozai, musicien Afgan, elles nous portent sur les rives du Gange, en quête de sérénité.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Si l’on retrouve pour évoquer le chemin du retour qui passe par le Mali, Ballaké Sissoko, et Driss el Maloumi, les deux amis de l’ensemble 3MA, dont la noblesse de jeu et d’improvisation, nous émerveillent à chaque fois, c’est avec Waed Bouhassoun, la chanteuse oudiste syrienne, que ce dernier nous offre un moment de pure poésie, dans le duo sur une chanson marocaine, dont la traduction ne figure pas sur le programme : Fiyachia. Leur timbre de velours s’apparie avec volupté.

 

Au ney, Moslem Rahal et au duduk et belul Haïg Sarikouyoudjian, donnent au souffle du désert cette tendre sensualité, si apaisante et irréelle, ce sentiment de survoler les routes, les mers et les montagnes qui sillonnent le trajet improbable et palpitant que suit Ibn Battuta.

 

Le Kanun d’Hakan Güngör et l’oud de Yurdal Tokcan apportent un complément d’âme et de brillance, à ce tapis de soie si fine, vaporeuse et pourtant si somptueuse dont est fait l’orchestre du voyageur du temps.

 

Jordi Savall dirige avec empathie et sagesse ces musiciens que tout devrait séparer et que tout réunit avec harmonie. Il les accompagne à la vièle et au rebec, en dialoguant, écoutant, partageant ces émotions et ces questionnements incessants du voyageur en quête des « secrets » de la vie.

 

@ Alia Vox

Si la Venise millénaire célébrée l’année dernière à Fontfroide ne fût pas une étape du voyageur de l’Islam, elle n’en fut pas moins, un lieu de passage quasi obligatoire pour tous les voyageurs, dont les musiciens. Ville libre, elle est non seulement l’un des centres du monde pour le commerce, mais également pour l’art et la musique. Si l’opéra public y voit le jour, c’est également dans la Cité des Doges que naît l’édition musicale en 1501, avec l’Harmonice musices Odhecaton d’Ottavio Petrucci.

 

Dans le programme du second concert du soir, le maestro catalan, nous offre donc en compagnie d’un consort de violes composé de Philippe Pierlot, Sergi Casademunt, Lorenz Duftschmid, Xavier Puertas, et au théorbe et à la guitare Enrike Solinis et aux percussions Pedro Estevan, un voyage à la découverte des influences vénitiennes sur le répertoire pour viole.

 

Entre musiciens célèbres comme Girolamo Parabosco ou Biagio Marini ou des organistes de Saint Marc, moins connus mais qui nous ont laissé de nombreux Ricercari aux charmes certains et ces européens, anglais comme Dowland ou Gibbons, français anonymes du temps de Louis XIII ou allemand comme Samuel Scheidt, ce tour de l’Europe musicale auquel nous sommes conviés, nous offre le plaisir d’entendre des musiciens, dont bien évidemment Jordi Savall, dans ces répertoires mélancoliques, aux sortilèges surnaturels. Ici tout est partage, attention à l’autre, et le chant des « voix humaines », nous redonne cette écoute du silence si unique et si tendre. Tout ici oscille entre la lumière italienne et la pénombre du nord. Que dire des 7 interprètes de plus, si ce n’est cette intime correspondance des âmes qui émane de l’ensemble. Aucun n’est là pour dépasser l’autre, mais pour dialoguer et nous donner à percevoir, ce monde invisible de la nuit. Dans un bis d’une virtuosité incandescente, Jordi Savall, nous fait un don d’une allégresse juvénile rare.

 

@ Monique Parmentier Rose de la Narbonnaise

Avant que de traiter du concert donné par Euskal Barrokensemble, qui illustra avec tant de passions la troisième nuit de concert, c’est du concert intitulé « Tous les Matins du monde » dont je dirais quelques mots ici. Ce programme recréé à l’occasion des 25 ans de la sortie du film, en septembre 2016 à Gaveau, est en partie celui que l’on peut entendre dans le film adapté du roman de Pascal Quignard par Alain Corneau. Jordi Savall y a remplacé les Leçons de Ténèbres de Couperin par des pièces pour violes de ce dernier et adapté pour instruments les variations sur l’air d’une Jeune fillette qui étaient chantées à l’époque par Montserrat Figueras et Maria Cristian Kiehr. Si à Paris, il avait rajouté des pièces de M. de Machy ou de Jean-Baptiste Forqueray, il a préféré ici une Sonate de Jean-Marie Leclair, permettant à l’ensemble des musiciens d’exprimer plus que tout leur talent, leur amour d’un répertoire d’une grande beauté.

 

C’est à l’occasion de ce film que la carrière musicale déjà bien riche du maestro catalan, a pris une tournure quasi universelle, tant son interprétation à fleur d’émotion de cette musique qui jusqu’alors ne touchait qu’un public averti, est parvenue à toucher ce que d’aucuns appelleraient un public moins amateur des concerts de musique classique et qui depuis est resté fidèle et reconnaissant au maestro pour la redécouverte de tous ces répertoires d’une beauté sans pareille.

 

En ce 18 juillet, c’est avec une distribution étoffée, par rapport à l’automne dernier que Jordi Savall à la basse de viole et à la direction, a proposé ce programme au public extrêmement silencieux et attentif de Fontfroide. On y trouve donc en plus un violon, Manfredo Kraemer, une flûte, Charles Zebley et Rolf Lislevand est remplacé par Enrike Solinis au théorbe, mais l’on retrouve Philippe Pierlot à la basse de viole et Pierre Hantaï au clavecin.

 

Si la distribution est légèrement différente, le même sentiment de plénitude qu’à Paris nous saisit. Cette poésie ardente et diaphane est ici servie par des musiciens dont le talent n’a d’égale que l’humilité. Face à une météo extrêmement pénalisante, les musiciens par leur écoute de l’autre, parviennent à surmonter les difficultés. Ayant depuis longtemps dépasser la technique, ils peuvent se permettre d’improviser, sans jamais trahir, mais bien interpréter. L’on retrouve cette sensation étrange et fascinante de clair-obscur, qui donne à voir et entendre le murmure des ombres. La viole chante, console, leurre. Tout ici n’est que séduction et plaisir, apaisement et contemplation.

 

@ Euskal Barrokensemble

Les deux derniers programmes qu’il me reste à évoquer, sont tout au contraire, fait de feu, de passion, d’amour contrarié pour le premier et d’ode à la vie pour le second.

 

C’est la seconde fois que Jordi Savall, invite à se produire au Festival Musique & Histoire, le jeune ensemble basque de musique ancienne, Euskal Barrokensemble créé et dirigé par le guitariste Enrike Solinís.

 

Si en 2015, il s’était présenté au public de Fontfroide, avec un programme revenant sur les sources de la musique basque, cette année c’est l’essence même de la musique andalouse qu’il a décidé d’explorer. El Amor Brujo de Manuel de Falla qu’il interprète ici sur instruments baroques, s’inspire de légendes et d’anciens airs gitans. Composé en 1915 pour orchestre de chambre et cantaroa, ce ballet-pantomime est un joyau musical. La version proposée ici est réellement enthousiasmante, grâce au talent des musiciens et de la chanteuse qui les accompagne. La musique y est d’une extrême flamboyance. Sa vivacité est aussi insaisissable et ardente que l’évocation du feu dans Danza ritual del fuego.

L’auteur du livret, María de la O Lejárraga résume ainsi l’argument de la version originale de « L’amour sorcier » : « Une gitane amoureuse qui n’est pas payée de retour, fait appel à ses dons de magicienne, à ses maléfices et sa sorcellerie, pour infléchir le cœur de l’ingrat. Elle y réussit après une nuit d’enchantements, de sortilèges, de mystérieuses incantations et de danses plus ou moins rituelles. Au petit matin, quand l’aurore réveille l’amour qui, endormi, était encore dans l’ignorance, les cloches proclament avec exaltation son triomphe ».

 

Sorti au disque, chez Alia Vox, au printemps dernier, la version concert offerte diffère dans sa construction. Plus resserrée, on ne retrouve pas les deux sonates de Domenico Scarlatti et les pièces de Manuel de Falla et Joaquin Rodrigo ont été redistribuées. Cette version concert souligne les tensions, la fureur et la puissance des sortilèges de la Cantaroa et de la musique. On est emporté dans un flot de flammes et de passion, sans aucun relâchement possible.

 

@ Monique Parmentier

Les couleurs de l’orchestre sont incandescentes et virevoltantes, les nuances d’une subtilité démoniaque. Il n’est que d’entendre le dialogue contrebasse (Pablo Martín Caminero)/guitare (Enrike Solinís) tout en infîmes inflexions, flûte (Vicente Parrilla)/sacqueboute (Elies Hernandis) sur le fil du souffle dans l’Andante del amor perdido du Concierto de Aranjuez, pour être émerveillé par le travail des musiciens. La violoniste Miren Zeberio fait tournoyer à la folie feu et feu follet, tandis que les percussions obsédantes de David Chupete et Daniel Garay, sonnent l’inéluctable puissance de cette hypnose musicale.

 

La magnifique cantaroa María José Pérez, dont le timbre est lumineux le phrasé riche en nuances et si flamenco, crée des sortilèges d’une intensité fervente et impétueuse, mais aussi tendre et sensuelle.

 

Le public de Fontfroide ébloui a réservé à l’Euskal Barrokensemble, une véritable ovation. L’on ne peut qu’espérer que ce dernier sera programmé plus régulièrement en France.

 

@ Monique Parmentier

Alors qu’arrive le dernier concert, une vague de nostalgie surgit toujours. L’on sait que le lendemain à l’Hôtel Zénitude, partenaire du festival, qui accueille une grande partie des musiciens, tout redeviendra par trop paisible et que nous ne croiserons plus de musiciens avec parfois des instruments improbables. Ils nous manqueront. Mais pour rompre cette mélancolie de fin de festival, Jordi Savall a choisi de nous présenter un nouveau programme plein de fantaisie et de joie de vivre, en compagnie de l’ensemble mexicain Tembembe Ensamble Continuo, la Capella Reial de Catalunya et des musiciens d’Hespérion XXI.

 

Cette Fiesta Criolla, « cachuas et danses religieuses et profanes » est issue du Codex « Trujillo del Perú », provenant de la Cathédrale de Lima et datant des années 1780-90. Ce n’est donc plus la musique traditionnelle mexicaine, comme dans les précédents programmes consacrés à l’Amérique latine du maestro, que l’on découvre ici, mais l’univers des traditions musicales andines, sous le joug de la colonisation espagnole. Ce codex fait le lien entre les musiques traditionnelles, coloniales et celles appartenant au répertoire ibéro-américain. C’est avant tout un livre contenant beaucoup d’aquarelles et de textes présentant un grand intérêt ethnologique, aussi bien dans sa description de la vie quotidienne des indiens et des colonisateurs, qu’une somme de connaissances sur la diversité de la faune et la flore. Au milieu de tout cela, on trouve également des partitions.

 

@ Bibliothèque de Lima

Dès cette époque, on ne peut que constater combien l’influence des immigrants espagnols se fait sentir sur les traditions locales. Si les flûtes et les percussions (telle la quijada) sont belles et biens celles des traditions précolombiennes, guitare, harpe et violon sont eux des instruments venus d’Europe, que l’on retrouve dans les illustrations du Codex.

 

L’orchestre rassemblé par Jordi Savall prend donc en compte toutes ces spécificités. Toute la soirée, qui nous a semblé si courte, sous les voûtes de l’église abbatiale, n’aura été que joie et rire, insolence et émotion.

 

Toutes les couleurs sont là, franches et parfois si douces. Côté voix Ada Coronel et Maria Juliana Linhares resplendissent de bonheur. Adriana Fernandez, au soprano si lumineux nous enchante et Victor Sordo bénéficie d’un magnifique solo avec Jaya llûnch, Jaya Llôch, une tonada dont le texte est issu de la langue Moche, accompagné par un bourdon obsédant, évoquant la mort du christ. L’élégance du phrasé et la plénitude qui émane du chant, semble suspendre le souffle de la vie, un court instant. En duo ou trio, avec leurs camarades tous superbes de la Capella Reial de Catalunya, ils donnent corps à ces textes, célébrant Noël ou la liberté, parfois très audacieux et impertinents, ne s’attardant jamais longtemps sur les chagrins.

 

@ Bibliothèque de Lima

Et cet arc-en-ciel, fait également vibrer Hespérion XXI, toujours aussi luxuriant. A noter ses couleurs si péruviennes des flûtes, aux sons si étranges et dépaysants, de Pierre Hamon. Elles résonnent comme un appel de l’inconnu, du mystère, qui tôt ou tard pousse l’être humain, à partir au -delà, par-delà l’horizon.

 

Le festival s’est achevé dans la liesse et tandis que chacun reprenait la route, sous les étoiles, en notre for intérieur, rendez-vous était déjà pris, pour retrouver en 2018, cette famille, ces ami(e)s, ces Elisyques que nous laissions derrière nous.

 

XIIe Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel – Célébrations, hommages, Solidarité & voyages insolites – Du 15 au 19 juillet 2017

Hespèrion XXI – La Capella Reial de Catalunya – Le Concert des Nations

Musiciens invités d’Afghanistan, Argentine, Arménie, Brésil, Chine, Espagne, Grèce, Italie, Madagascar, Mali, Maroc, Mexique, Syrie et Turquie

 

Jordi Savall

 

Par Monique Parmentier

 

Un très grand merci à Hervé Pouyfourcat pour ces très belles photos d’Ibn Battuta, de Jordi Savall, Waed Bouhassoun et Driss el Maloumi qu’il m’a autorisée à utiliser. Pour une réutilisation de ces clichés, merci de lui adresser directement vos demandes.

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts
4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 07:49
@ Monique Parmentier

Comme il est parfois étrange de devoir par une chronique revenir, sur les traces du passé pour le relater. Car ici il ne pourra être question de critique, mais d’un récit, celui du chemin suivi par les âmes sœurs, celui de la mémoire. Et le XIIe festival Musique & Histoire pour un Dialogue Interculturel, me donne de plus en plus, année après année, le sentiment de faire partie d’une famille, que je rejoins pour évoquer les routes empruntées durant l’année écoulée. Des routes qui pour chacun sont parfois semées d’embûches, parfois riantes et chaleureuses, mais hélas aussi tragiques et douloureuses.

Cette famille, ces élisyques revenant sur leur terre, se sont donc retrouvés pour célébrer, rendre hommages, unir et réunir et évoquer les voyages insolites (le titre exact de cette 12ième édition étant « Célébrations, hommages, Solidarité et voyages insolites »).

 

@ M Parmentier

Tout au long de l’année, l’actualité est souvent venue nous rappeler, que la musique fait partie du monde et qu’elle ne peut ni ne doit refuser cette part qui lui incombe de faire du musicien un acteur libre de ses « mots », responsable de ses « rencontres ».

 

Si ma mémoire des cinq journées sera cette année plus fragile et moins précise, plus nébuleuse que les années précédentes, c’est parce que suite à une chute sur la tête dans le cloître le premier jour, elle me fait aujourd’hui parfois défaut. Alors comme Puck, dans le Songe d’une nuit d’été, je vous adresse cette prière : « Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions nous apparaissaient… Oui, foi d’honnête Puck, si nous avons la chance imméritée d’échapper aujourd’hui au sifflet du serpent, nous ferons mieux avant longtemps ». Et si artistes et esprits critiques me pardonnent mes imprécisions, c’est avec un plaisir sincère, que je partage avec vous par ce texte, ces 5 journées et soirées si fantasmagoriques, qu’elles me laisseront à jamais le sentiment d’avoir vécu ailleurs et ici, en un temps lointain et pourtant si présent.

 

Mais avant de commencer ce récit, il m’est impossible de ne pas exprimer par quelques mots toutes mes pensées amicales et respectueuses à Laure d’Andoque, notre hôte à l’abbaye de Fontfroide, ainsi qu’à ses enfants et ses proches. Le premier juillet, nous est parvenu la nouvelle du décès de Nicolas de Chevron Villette, son mari, responsable du Domaine viticole de Fontfroide et du restaurant de l’Abbaye. Jordi Savall, tous les musiciens et les équipes du festival ont tenu à lui rendre hommage aussi bien dans le programme que lors des premiers concerts. Nous ne pouvons que lui renouveler nos sincères condoléances et lui redire à quel point, nous lui sommes tous infiniment reconnaissants de nous accueillir si merveilleusement année après année. Ce lieu unique, si inspirant, contribue à donner une âme toute particulière au festival.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Le conte que nous a relaté Jordi Savall, cette année, passait plus que jamais par ce dialogue qu’il entretient entre les cultures du monde d’hier et d’aujourd’hui pour mieux construire l’avenir. Ainsi son projet en faveur des musiciens réfugiés, Orpheus XXI, Musique pour la vie et la dignité, initié en début d’année, a-t-il tenu au cours des concerts de l’après-midi, une place phare dans la programmation. Trois concerts, qui ont permis à des musiciens déracinés, réfugiés ou immigrés, de venir au contact du public européen de Fontfroide, afin de favoriser l’écoute de la différence et nous faire entendre le travail réalisé ces derniers mois, en partenariat avec la Saline Royale d’Arc-et-Senans. Trois concerts merveilleux, totalement différents et si riches, nous ont permis de découvrir toute la splendeur des répertoires de la Syrie et de toutes ces régions du Proche-Orient, aujourd’hui totalement ravagées par la guerre et la fuite éperdue de ces populations obligées de se déraciner, après avoir tout perdu, alors qu’elles ne demandaient qu’à vivre en paix.

 

Ces concerts, nous ont rappelé combien cette culture musicale de la Syrie est à l’image d’un pays où longtemps se sont côtoyés et enrichis des peuples d’origines diverses. Cette nation au cœur du monde arabe, nous révèle une musique aux calligraphies arabo-irano-turque, mais où s’invitent aussi un métissage de traditions chrétiennes imprégnées de la musique grecque, mais également juive et kurde.

 

Ces trois concerts ont été menés par trois musiciens professionnels qui ont été durant plusieurs mois, les maîtres des musiciens réfugiés sélectionnés pour bénéficier de la formation qui leur permettra à leur tour de devenir des professionnels et des formateurs.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Pour le premier, l’oudiste et chanteuse Waed Bouhassoun était accompagnée de quatre musiciens dont deux jeunes filles, Shaza et Jawa Manla qui ont été obligées de quitter leur pays à 8 et 15 ans. Instants de pure poésie que ce concert, mêlant tout à la fois des chants de réjouissances et des lamentations, célébrant les récoltes et l’amitié. Le concert s’ouvre sur le son cristallin du qanun de Shaza Manla, véritable invitation au voyage, à l’ailleurs, que le murmure du vent et des cigales accompagne.

@Herve Pouyfourcat

Les voix de Waed Bouhassoun et Rusen Filistek dans des mélopées envoûtantes, libèrent les âmes des douleurs des amours perdus. Au bord de l’inconscience, notre esprit s’échappe vers des mondes étranges et fascinants. Et les deux jeunes sœurs, Jawa (à l’oud) et Shaza Manla dialoguent avec le silence et les souvenirs avec une virtuosité à fleur de peau bouleversante. Le chant de récolte, Mirkut qui conclut ce concert, - avec aux percussions Neset Kutas et Rusen Filiztek qui chante également-, exprime ce moment de joie et de reconnaissance collective. Il nous éblouit, tant il semble faire virevolter les notes comme le grain de blé doré au moment du battage. Jordi Savall, à l’invitation de Waed Bouhassoun est venu rejoindre sur scène les musiciens, pour un bis hommage à la fraternité.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Le second concert Orpheus XXI, qui s’est tenu au troisième jour du festival, a été mené avec une énergie vivifiante par l’artiste syrien Ibrahim Keivo. Et de la hardiesse, de la persévérance, il lui en aura fallu pour vaincre les effets d’une météo fantasque et la distance que des langues méconnues peuvent parfois opposer à l’échange. Plus que jamais le répertoire interprété est une offrande à la multiculturalité des racines de la musique syrienne. Et c’est en plusieurs langues, celles des différentes communautés qui peuplent les bords de l’Euphrate, qu’Ibrahim Keivo, tout en s’accompagnant au buzuq, au baghlama ou au saz, nous interprète les poèmes et épopées, dont les textes nous échappent, mais dont la générosité, le lyrisme nous semble d’autant plus évident, qu’il met à son interprétation une fougue et une noblesse qui n’égalent que sa bienveillante présence au cœur même du public. Car luttant contre les éléments, il descend de la scène, tout en s’accompagnant d’un instrument. Il nous interpelle, nous adresse des sourires, nous regarde droit dans les yeux comme l’on regarde un ami, donnant sens à cette rencontre.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Le troisième concert a été mené par Moslem Rahal, un joueur de Ney syrien, qui travaille depuis quelques années déjà avec Jordi Savall. Entouré de cinq musiciens, quatre syriens et un marocain, il nous a offert un programme d’une splendeur envoûtante. Le répertoire proposé nous dévoile, toujours plus, la luxuriance et la splendeur des arabesques de la musique syrienne. Entre musique sacrée et traditionnelle, d’origine arabe, turque ou sépharade, entre percussions, oud, qanun et ces voix qui nous relatent, nous chantent parfois sur le fil de la voix ou avec ardeur, les émotions qu’ont en commun dans toutes les langues, sous toutes les latitudes les êtres humains.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Le ney introduit une atmosphère toute particulière, dès le début du concert. L’on ressent en l’écoutant, le souffle du désert, de la vie, faisant vibrer l’air avec une douceur toute particulière, une poésie mystérieuse et sensuelle.

Le plus frappant durant ces trois concerts, c’est la maîtrise des interprètes. Certes aucun n’est débutant, mais il ne s’agit pas seulement de maîtrise technique des instruments, mais également ce sens de l’improvisation à fleur de doigts qui caractérise ses musiques et qui est rendu possible par cette complicité amicale qui règne entre les musiciens et leurs maîtres.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Deux autres concerts d’après-midi, bien que ne pouvant pas être directement rattachés au projet Orpheus XXI, mais qui n’en sont pas si éloignés par leurs origines et leur histoire, était programmés. L’un d’entre eux, celui de l’ensemble 3MA a pu comme le concert dirigé par Waed Bouhassoun, bénéficié d’une météo offrant une lumière onirique aux musiciens. Cet ensemble qui réunit 3 grands artistes qui travaillent régulièrement avec le maestro Catalan, l’oudiste et chanteur marocain Driss El Maloumi, l’interprète malien de Kora Ballaké Sissoko et le musicien malgache Rajery qui joue du Valiha, est une des très très belles découvertes faites à Fontfroide, lors de la présentation de deux des grands projets d’Hespérion XXI, Ibn Battûta (première partie) et Les Routes de l’Esclavage.

@ Hervé Pouyfourcat

Les trois instruments à cordes pincées emblématiques de leur pays, offrent un son doux, profond, suave et parfois si translucides, que l’on se laisse ensorceler avec bonheur en les écoutant. Les trois musiciens qui sont de véritables virtuoses, chantent certaines pièces en solo, duo ou trio et ils partagent leur complicité amicale, leurs sourires, leurs affects, une sensation de l’âme avec le public. Entre création et émotion, le répertoire proposé est celui d’un travail personnel et commun. Ici tout est couleurs et plaisir et donne à chaque pièce le goût d’éternité que peut avoir l’instant présent, lorsqu’en vous l’offre à vivre dans son unicité quasi surnaturelle. Un instant d’ivresse et de tendre exaltation.

 

@ Hervé Pouyfourcat

L’avant dernier concert, qui comme celui de Moslem Rahal a dû être rapatrié dans le réfectoire en raison de la météo, souffrant de cet enfermement, tant la musique proposée est festive, n’en a pas moins été magnifique et grisant. C’est l’ensemble mexicain « Tembembe Ensamble Continuo » qui nous l’a offert. Une chanteuse et musicienne, Ada Coronel et trois musiciens Ulises Martínez, Leopoldo Novoa et Enrique Barona, nous ont interprété des chants traditionnels mexicains à l’exception d’une chanson colombienne. Ils s’accompagnent en chantant ces musiques traditionnelles d’Amérique Latine d’instruments de la famille des guitares comme la tiple, la guitarra de son tercera, la jarana jarocha ou le mosquito et plus surprenant un instrument à percussions, le quijada de burro, une mâchoire d’âne ou de cheval.

@ Hervé Pouyfourcat

Le répertoire du métissage qui nous est offert ici, offre un rythme endiablé à des histoires dont on perçoit l’humour grâce aux jeux de voix et onomatopées qui colorent le chant. Le Tembembe Ensamble Continuo est parfaitement à l’aise dans ce marivaudage improbable et naïf, qui fait surgir ce sentiment de liberté qui naît de la musique, alors que le répertoire interprété a souvent été créé par des esclaves. Véritable ode à l’improvisation, tout ici est exubérance et foisonnement. Ida Coronel et ses compagnons sont tout à la fois étourdissants et espiègles, nous laissant le sentiment à fin du concert d’avoir vécu au cœur d’un univers où tout n’est que rire, délectation et joie de vivre. Nous les avons retrouvés lors du dernier concert du soir, sur lequel je reviendrai dans un second article.

 

Afin de mieux faire percevoir le contexte, les raisons et les enjeux d’Orpheus XXI deux conférences ont été organisées, l’une avec la participation de SOS Méditerranée, l’autre avec Malika Pondevie, chercheuse sur la Civilisation Arabe Médiévale et sur l’histoire de l’Afrique du Nord Antique.

 

@ Monique Parmentier

La première a retenu contre toute attente un très large public. Organisé avec la collaboration de la Cimade et du Groupe Interreligieux pour la Paix de l’Aude, elle s’est tenue avec la participation de Jordi Savall, Waed Bouhassoun, de Jean-Pierre Lacan de SOS Méditerranée et deux bénévoles de cette organisation. Le débat a été introduit par la lecture de trois témoignages bouleversants des rescapés de ces frêles embarcations qui chaque jour tentent de traverser la Méditerranée. Des enfants, des femmes, des hommes qui ne demandent qu’à vivre en paix affrontent toutes les peurs, les passeurs, la violence des éléments et des hommes, dans l’espoir d’échapper aux bombes ou tout simplement en quête d’une vie meilleure pour leurs enfants. Tous les jours meurt en Méditerranée, cette mer, mère de toutes les civilisations d’Occident, des dizaines, des centaines d’êtres humains. Ces survivants ont donc vu mourir des proches, des amis. Leur désarroi est infini et pourtant aucune haine dans leurs propos. Jean-Pierre Lacan a parfaitement su faire prendre conscience des faits réels au public qui s’est montré très attentif et réactif. Le sensationnalisme de la présentation par les médias généralistes de la tragédie qui se joue n’en apparaît que plus évidente. Ces échanges avec Jordi Savall et le témoignage de Waed Bouhassoun, ont été tout à la fois passionnants et chargés d’émotion.

 

La seconde conférence, celle tenue par Malika Pondevie a malgré son caractère plus didactique, attiré l’intérêt d’un public très attentif. Elle a traité son sujet avec beaucoup de délicatesse et de savoir-faire. Car il est plus que jamais nécessaire de rappeler que la civilisation arabe médiévale a non seulement été fastueuse mais qu’elle a fait don, à l’Occident, par sa fertilité d’un univers sans lequel il n’aurait pas évolué vers plus de complexité. Son travail sur les textes antiques, mais également son art de vivre sont incontestables. Malika Pondevie a dévoilé également les points de rupture qui aujourd’hui encore divisent au lieu de nous réunir.

 

@ Hervé Pouyfourcat

Orpheus XXI est un projet qui par les musiciens réfugiés ou immigrés a pour vocation de faire connaître les musiques et la culture des pays dont sont originaires les musiciens. Si cette année la Syrie occupait une place prépondérante on trouve au côté du maestro des musiciens de toutes origines. Avec l’aide du Groupe interreligieux pour la paix de l’Aude les portes de l’abbaye ont été ouvertes pour les concerts de l’après-midi à de jeunes migrants et des familles défavorisées. Tout un public qui ne vient traditionnellement pas au concert, ni même visiter des lieux patrimoniaux. Leur écoute, leur intérêt est le plus bel hommage qui puisse être rendu au travail des musiciens. Il y avait dans la gravité de leurs regards et dans la joie de leurs applaudissements, ce petit plus qui relève de l’état de grâce et qui en terrasse ou dans le réfectoire font des concerts de l’après-midi à Fontroide, des moments attendus et vécus avec ferveur. Mille e mille volte grazie, un millón de gracias, mille fois merci et que l’on aimerait savoir le dire dans toutes les langues, à Jordi Savall, aux musiciens et à ses équipes, de donner au mot Fraternité tout son sens par et avec la musique.

 

 

XIIe Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel – Célébrations, hommages, Solidarité & voyages insolites – Du 15 au 19 juillet 2017

Hespèrion XXI – La Capella Reial de Catalunya – Le Concert des Nations

Musiciens invités d’Afghanistan, Argentine, Arménie, Brésil, Chine, Espagne, Grèce, Italie, Madagascar, Mali, Maroc, Mexique, Syrie et Turquie

 

Jordi Savall

 

Par Monique Parmentier

 

Un très grand merci à Hervé Pouyfourcat pour ces très belles photos qu’il m’a autorisée à utiliser. Pour une réutilisation de ces clichés, merci de lui adresser directement vos demandes.

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 10:19

Tous les matins du monde...Vingt-cinq après. Paru d'abord sur ODB, je remets mon article sur mon blog, afin de lui redonner de la visibilité.

Oeuvres de Jean – Baptiste Lully, Eustache du Courroy, M. de Sainte-Colombe, le père, Marin Marais, M. de Marchy, François Couperin, Jean-Baptiste Antoine Forqueray
Jordi Savall, basse de viole à 7 cordes de Barak Norman (Londres, 1697)

 

Jordi Savall, basse de viole à 7 cordes de Barak Norman (Londres, 1697) et direction
Philippe Pierlot, basse de viole à sept cordes de Thomas Alred (1625)
Rolf Lislevand, théorbe et guitare
Pierre Hantaï, clavecin et orgue

Salle Gaveau, le 27 septembre 2016


Rares sont les musiciens qui parviennent à nous faire passer réellement de l’autre côté du miroir, dans un univers méditatif, où le silence chante, murmure une sensuelle présence, une spiritualité intense et secrète. Jordi Savall, Philippe Pierlot, Rolf Lislevand et Pierre Hantaï nous ont révélé ce soir, la beauté, la quintessence de cet être de verre que nous sommes, nous aidant par la musique à dépasser notre condition si éphémère.

Alors même que la renaissance de la musique ancienne avait déjà redonné vie à tout un pan oublié du répertoire, il y a 25 ans Pascal Quignard écrivait un roman, Tous les matins du monde. Ce dernier fut aussitôt adapté au cinéma. Le retentissement de ce film est toujours intact aujourd’hui. Ce film a effacé contre toute attente l’image d’une musique perçue par le grand public comme élitiste.

Tous les matins du Monde, c’est à la fois un titre, une histoire et une musique, celle des « voix humaines ». Pour M. de Sainte-Colombe, « tous les matins du monde sont sans retour ». C’est cette conscience aiguë de la vulnérabilité de l’essence humaine qui est le thème du roman et du film et que porte en lui ce personnage si longtemps oublié. Le répertoire pour viole en exprime cette sensibilité à fleur de peau si particulière, ce chuchotement étrange et si familier. M. de Sainte – Colombe en est un des maîtres. L’on sait peu de chose de lui, -même si les travaux de Jonathan Dunford, nous en ont depuis 1991 appris un peu plus-, si ce n’est qu’il fut d’abord un veuf qui ne se remit jamais de la mort de son épouse. Il trouva alors refuge dans la musique, dans le travail sur l’interprétation de cet instrument qui connut son apogée au XVIIe siècle. Sa musique trouve, crée un lien avec l’indicible. Il eut pour élève un autre grand musicien/compositeur, Marin Marais, qui contrairement à son maître rechercha d’abord les honneurs, avant que de trouver lui aussi une autre voix, celle de l’âme.

Jordi Savall fut sollicité par Alain Corneau pour réaliser les choix des œuvres devant accompagner la rencontre de ces deux musiciens et en réaliser l’interprétation. Il était déjà en 1991, un violiste si accompli, qu’il lui fut aisé de rendre vivant, présent l’esprit de la musique de ces deux hommes. Aujourd’hui, la célébration de ces noces d’argent, de la rencontre, entre le cinéma et la musique ancienne, a confirmé combien Alain Corneau, à qui Jordi Savall a rendu au début du concert un vibrant hommage, nous a fait un don unique, inoubliable.

« Oh ! mes enfants, je ne compose pas ! Je n'ai jamais rien écrit. Ce sont des offrandes d'eau, des lentilles d'eau, de l'armoise, des petites chenilles vivantes que j'invente parfois en me souvenant d'un nom et des plaisirs. »

Ce soir, la salle Gaveau affichait complet, démontrant que « Tous les matins du monde » ont bel et bien tissé un lien quasi sacré entre le public d’hier et celui d’aujourd’hui. Un public dont la ferveur a rapidement fait taire les tousseurs parisiens.

Le programme de ce soir reprend sur instruments (deux violes, un théorbe et clavecin/orgue) une bonne partie du programme enregistré pour le film. Jordi Savall a toutefois remplacé certaines pièces comme les leçons de Ténèbres de Couperin par des pièces pour violes de ce dernier, adapté pour instruments les variations sur l’air d’une Jeune fillette, qui étaient chantées par Montserrat Figueras et Maria Cristina Kiehr, à l’époque, et rajouté des pièces de M. de Machy ou de Jean-Baptiste Forqueray, bouclant la boucle de cette rencontre entre deux hommes que tout séparait et que la viole a réunis, M. de Sainte-Colombe père et Marin Marais.

Jordi Savall et ses trois compagnons ont redonné vie à une poésie sensible, ardente, dont les clairs-obscurs invitent à la contemplation, à l’abandon, à une écoute des ombres qui ne demandent qu’à se faire entendre.

Il n’a plus rien à démontrer et donc loin d’être dans la démonstration, il offre une interprétation sans cesse renouvelée, toujours élégante, grave et irradiante, diaphane, opalescente, de ces pièces dont il semble à chaque fois découvrir une nuance, une couleur nouvelle. Que ce soit dans La rêveuse de Marin Marais ou dans les Pleurs (sa version pour viole seule) de M. de Sainte-Colombe Père, les notes semblent se libérer de toute attache, deviennent chuchotements, bruissements, larmes cristallines qui s’écoulent tendrement, libérant le corps et l’esprit du poids de la réalité. Il fait chanter les cordes de son instrument, en faisant résonner ces magnifiques qualités polyphoniques et dans les Folies d’Espagne, il creuse et en multiplie les nuances. L’archet devient une plume dont un vent fou semble s’être emparé. Dansant et virevoltant, il s’empare de l’âme du musicien, le conduisant aux confins de cette flamme qui l’habite.

« Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire ». Ici tout est émotion, plainte douce-amère, quête d’une paix intérieure et infinie.

Le maestro catalan établit une conversation musicale d’une rare éloquence avec ses compagnons et amis. Tous sont des solistes virtuoses et tous ont en commun cette humilité des grands artistes. Leur interprétation intimiste et nostalgique, épanouie et précise, élégante et colorée, est un bonheur de tous les instants. La musicalité et l’écoute de Philippe Pierlot s’accordent parfaitement dans les concerts à deux violes avec Jordi Savall. Les instruments anciens des deux interprètes ont une palette de couleurs somptueuses. On ne peut pas avoir meilleurs amis que Rolf Lislevand et Pierre Hantaï qui donnent à ce concert une touche ensorcelante de sensibilité, d’intelligence, de maîtrise et d’agilité, transcendant par leur présence ce sentiment de soieries sonores si denses, si riches qu’on ne peut qu’en être émerveillé.

Tous les matins du monde sont sans retour… espérons toutefois que ce programme sera redonné afin que tous puissent à leur tour partager ce merveilleux sentiment de plénitude musicale.



Monique Parmentier



NB : Toutes les citations sont extraites de Tous les matins du monde de Pascal Quignard

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 15:46

Mon troisième article sur Fontfroide est en ligne sur ODB. Mais à la veille du nouveau festival, je le met sur mon blog.

On ne peut avec un festival comme Musique & Histoire à Fontfroide se permettre de jeter les mots sur une feuille, en se disant qu’une chronique musicale n’est jamais qu’un billet d’humeur.

En cette troisième journée, entre poésie et gravité, bonheur et mélancolie, la lumière des lieux nous a portés sur des rivages fait de mystères, de féerie, d’amour, d’écoute, d’ouverture à la diversité, à la pluralité et à la richesse des mondes.

Le concert, de l’après-midi, nous a ainsi conduits, sur les chemins des sortilèges amoureux, nous invitant à la méditation, à la limite du songe, celui d’une poésie musicale courtoise, sensible et raffinée. C’est dans le dortoir des moines, et non dans les jardins, à la demande de l’artiste, que nous nous sommes retrouvés, pour entendre un récital voix/harpe, offert par Arianna Savall Figueras.

Mais avant toute chose, elle a souhaité rendre un vibrant hommage à ses parents. A son père tout d’abord, présent dans la salle, mais également à sa mère, -dont la présence bienveillante est d’une telle évidence à Fontfroide, comme à ses côtés-, pour tout ce qu’ils lui ont apporté et permis de réaliser. Et le concert de ce soir est à l’image de cette liberté artistique dessinant un parcours humain et musical précieux et incandescent.

Reprenant des pièces qu’elle a déjà enregistrées sur divers CD, -avec l’ensemble qu’elle a créé avec Petter Udland Johansen, Hirundo Maris-, dont certaines compositions personnelles, c’est en fait une invitation à un voyage d’amour, dans la tradition des troubadours, qu’elle nous a proposée et qu’elle a intitulée : La voix de la harpe.

Voyage sans frontière comme les sentiments, comme les poètes et les musiciens, que rien n’arrête. Ainsi les pièces que comporte son récital nous conduisent-elles de l’Allemagne à l’Italie, de l’Espagne à la France et sur les rivages du Nord de l’Europe.

Bien que la harpe soit un instrument courant du Moyen-Age au XVIIième siècle, voire bien évidemment au-delà, elle n’a longtemps été qu’un instrument d’accompagnement. Les œuvres qui lui sont exclusivement destinées qui nous soient parvenues sont donc rares, puisque c’est avec Monteverdi qu’il semble que pour la première fois, une musique soit notée tout spécialement pour elle. Au Moyen-âge, elle n’est réellement connue que parce qu’elle apparaît régulièrement dans l’iconographie.

Mais Arianna Savall Figueras est une interprète virtuose qui ne s’arrête pas à ce type de difficultés, n’hésitant pas à adapter des pièces destinées à la guitare ou au théorbe à son instrument, telle l’arpeggiata de Kapsberger. Entre pièces anonymes, ou de compositeurs tels Monteverdi ou Gaspar Sanz au répertoire gaélique traditionnel, tout ici est d’un lyrisme au charme ineffable.

S’accompagnant tout d’abord d’une harpe médiévale, puis d’une arpa doppia (la harpe baroque), Arianna Savall Figueras, nous donne bien plus qu’un aperçue de l’étendu d’un répertoire pour instrument. Elle semble broder les arpèges durant l’arpegiatta avec une technique arachnéenne ensorcelante. Elle est aussi, peut-être une des rares harpistes à pouvoir donner l’illusion que sa harpe résonne comme une guitare ou un théorbe, accompagnant ainsi le son si pur de la harpe d’une résonance sombre et mélancolique. Le timbre limpide et chatoyant d’Arianna Savall Figueras fait tressaillir chaque note, chaque mot, de Si dolce è il tormento ou de l’Amour de moi, d’une sensuelle clarté toute baroque. Ici aimer c’est donner et c’est partager des émotions à fleur d’âme. Il émane du chant d’Arianna Savall Figueras une telle générosité, une telle sensibilité que d’Hildegard von Bingen aux fées du Nord, sourde un bonheur sans égal. Tout n’est ici qu’amour, lumière et beauté, y compris les ornementations du chant, révélant à la fois une technique et une âme si étincelante qu’aucune nuit, aucun chagrin, aucune peur ne peut y résister. Les nuances si subtiles du chant et de la harpe sont un véritable sortilège.

Pour les bis Arianna est rejointe par Petter Udland Johansen… nous invitant à danser parmi les rires des fées, virevolter avec les couleurs arc-en-ciel filtrées par les vitraux.



Pour ce troisième soir de concert, Jordi Savall nous a présenté sa dernière grande fresque musicale sortie récemment chez Alia Vox, Ramon Llull, Temps de conquestes, de diàleg i desconhort, créée à Barcelone en novembre 2015 et que nous évoquerons prochainement sur ODB Opéra. En raison de l’indisponibilité de certains artistes présents lors de la création à Barcelone ou au disque, il en a adapté certains passages.

Le festival Musique et histoire à Fontfroide a un surtitre que nous connaissons tous et qui a d’autant plus son importance en ces temps douloureux de violence et de deuil : Pour un dialogue interculturel. Et le programme de ce soir est bien plus qu’un simple appel à s’ouvrir à l’autre, ou un concert qui se voudrait « militant ». Il s’agit bien d’une véritable réflexion musicale, qui par la redécouverte d’un philosophe, poète, mystique qui a profondément marqué son époque, Ramon Llull (1232-1316), par sa plénitude absolue, un juste équilibre Texte/musique permet de remettre en question toutes nos certitudes sans concevoir cela comme une déchirure insurmontable.

Par l’émotion musicale, ce concert nous rappelle que si l’être humain est faible, il peut choisir d’être libre et d’aller vers l’autre, à la découverte d’horizons nouveaux sans pour autant renoncer à ce qu’il est et à son héritage socio-culturel.

Plutôt que de vouloir opposer les trois grandes religions monothéistes et prêcher à tout vent des « guerres saintes », Ramon Llull toute son existence rechercha un dialogue entre les croyants de chaque religion. Sans être un militant pacifiste, il voyagea toute sa vie afin de rencontrer, organiser des discussions avec des responsables de cultes.

Parvenir sur un sujet aussi délicat, à partir d’un personnage dont les écrits certes magnifiques mais s’adressant a priori à un public érudit, à transmettre non seulement une émotion, mais au-delà à nous bouleverser tout en nous incitant à la réflexion, relève de l’idée que les compagnons du devoir se font du « chef-d’œuvre », du mystère de l’âme. Seul un artiste humaniste comme Jordi Savall pouvait probablement le réaliser.

C’est donc en s’appuyant sur les écrits de Ramon Llull, auteur prolifique, qui nous sont parvenus grâce à leur diffusion « universelle » dès leur création, que le maestro catalan nous livre l’histoire d’une vie, d’un itinéraire humain, avec ses joies, ses erreurs, ses peines, ses doutes et ce dépassement qui permet jusqu’au bout de persévérer dans la douleur et la solitude.

Deux récitants Sylvia Bel, actrice catalane et Jordi Boixaderas, comédien espagnol, qui ont déjà tous deux travaillé avec Jordi Savall, nous content une histoire hors du commun, celle d’un homme, d’un courtisan ordinaire qui soudain va à l’occasion d’une révélation, choisir la rupture et la curiosité comme chemin de vie. Leur diction parfaite et une présence scénique très intense, participent pleinement à la fluidité d’un récit profondément humain, profondément vrai. Comment ne pas être saisi par leur envoûtante interprétation toute en nuances de ce magnifique dialogue extrait du Livre de l’ami et de l’aimé. A fleur de peau, l’amour sensible ose espérer et pardonner.

De la naissance à la mort de Ramon Llull, les différentes étapes de sa vie sont donc marquées par des extraits de textes mais également musicaux. Si Ramon Llull n’était pas musicien, des indications qu’il a portées sur ces poèmes, laissent à penser qu’il ne les concevait pas sans mise en musique. Jordi Savall a choisi d’illustrer, un de ses textes, la Complainte de Ramon Llull par la musique du poème du Maître des Troubadours, Giraud de Borneil, Je ne peux supporter la douleur, dont l’interprétation de Luis Vilamajó sur le fil du silence est un pur joyau contemplatif.

Pour le reste du programme c’est dans un corpus aussi bien de musique médiévale occidentale qu’orientale que Jordi Savall a découvert de quoi nous donner à entendre l’âme de Ramon Llull, de son temps, de ses contemporains. Et c’est tout l’univers de ces civilisations entre raffinement culturel, et quête d’un idéal résistant à la violence des croisades et des luttes pour faire prévaloir une religion sur une autre qui se livre ainsi à nous. Entre l’art des troubadours, poésie occitane, pastourelles et taksims, danses mauresques, mawachah et plaintes arabes, nous nous laissons porter non loin mais comme en dehors de ce monde moderne, à la limite de l’inconscience, en un espace et un temps ou notre perception du monde en devient plus émotionnelle et plus vibrante. Tous les chanteurs et musiciens réunis par le maestro catalan pour porter ce projet et son message humaniste, se dépassent et vont bien au-delà de la virtuosité afin de nous ouvrir ces horizons nouveaux, ceux que Ramon Llull en son temps n’avaient pas hésité à franchir pour rompre avec le cycle de la violence et permettre à l’idée de la paix et du dialogue de faire son chemin et franchir les préjugés et l’ignorance.

La merveilleuse chanteuse et Oudiste syrienne Waed Bou Hassoun, est la voix féminine de ce programme. Et en lui confiant la berceuse hébraïque Noumi noumi yaldatii, qu’a si souvent chanté et transcendé Montserrat Figueras, Jordi Savall nous a fait un cadeau rare et précieux. Lorsqu’elle rejoint le centre de la scène, elle nous donne, vêtue d’une robe couleur chocolat aux broderies d’or, le sentiment grave et élégant, délicat et onirique d’une présence faite de compassion et de tendresse, de mélancolie et de lumière. Elle forme également un très beau duo avec Moslem Rahal dans « Ô toi qui m’a enivré », une danse arabe dont la fluidité célèbre la rencontre de l’eau et du feu, de la source et de la flamme.

Entre chanteurs et entre chanteurs et musiciens, la complicité est tout simplement unique et parfaite. Car il en émane bien plus que des qualités de musiciens, des qualités humaines extrêmement rares.

Les chanteurs de la Capella Real de Catalunya sont tous magnifiques et forment un ensemble homogène dans les chœurs. Individuellement, lorsqu’ils sont amenés à interpréter des partis solistes, ils nous enchantent tant par leur engagement que par la beauté des timbres qui s’accordent et se complètent sur l’ensemble des pupitres.

Et parfois pendant de très courts instants, on se surprend à se laisser porter par les couleurs denses et fastueuses dont chaque instrumentiste nous fait l’offrande, telle la flûte de Pierre Hamon et les percussions de Pedro Estevan dans cette Istampitta (danse florentine du XIIIe siècle), la harpe d’Andrew Lawrence – King si céleste ou le duduk de Haïg Sarikouyoumdjian qui semble arrêter le temps lors de la rencontre de Ramon Llull avec sa foi, avec dieu.

Si l’on retrouve ici les musiciens d’orient, dont le sompteux oudiste Yurdal Tokcan, la diversité et la luxuriance des couleurs d’Hesperion XXI, donnent à cette fresque une splendeur digne des cours d’Orient et des princes occitans. Tout l’univers dans lequel a vécu Ramon Llull revit ici. Entre Al Andalus et le Royaume de Grenade, la cour des Comtes de Toulouse, des arabesques des architectures arabes, perses et ottomanes à la quête de la lumière de celles d’Occident, Jordi Savall nous invite ici à un voyage dont on ne peut ressortir indemne car les rivages qu’il nous propose de côtoyer sont ceux d’une émotion partagée, à la recherche de la paix. Le musicien recrée ici une harmonie et donne le sentiment qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que ce dialogue tant souhaité par Ramon Llull permette à chacun de vivre et croire ou non, sans aucune forme de jugement de valeur, avec juste le profond désir d’offrir aux générations à venir, un monde meilleur. Pour terminer ce concert, Jordi Savall, musiciens et chanteurs, ont choisi en bis, cette chanson (dont le titre turc est Üsküdara) est dont la mélodie a fait le tour de la Méditerranée et qui toujours chante et danse l’amour.

Monique Parmentier

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 10:59

Vient un moment où l’on sent poindre le temps des adieux … Comme si la nature le savait, le temps si beau tend à se voiler, les cigales se font plus discrètes, le vent retient son souffle. Et alors que les premières séparations à l’Appart’city, où sont hébergés les artistes, se font avec une certaine tristesse, une arrivée tempétueuse de générosité vient redonner le sourire à ceux qui restent. La fête continue et seule compte cette invitation à savourer l’instant présent. Carlos Núñez que nous retrouverons le soir efface la nostalgie du petit-déjeuner par sa joie de vivre, tandis que nous nous dirigeons vers l’abbaye.

Mais avant que de se quitter, deux dernières merveilleuses journées nous attendent. Et si ici, je les aborderais ensemble, c’est parce que ne disposant pas de programmes pour les deux concerts de l’après-midi, je ne pourrais les évoquer que très succinctement, tout en ressentant ce lien très particulier qui semble les nouer et rendrait presque incongru de les traiter séparément. D’abord parce que l’on est contrairement à la triade si « celtique » des concerts solistes des dames, face à des trios quasi masculins et que, par ailleurs, l’un et l’autre portent en eux, une forme de nostalgie qui dans les jardins prennent un écho plus doux, plus tendre, tout à la fois plus réel et si lointain. Et tandis que s’écrivent ces lignes, les sortilèges lunaires vécus à l’abbaye de Fontfroide s’affirment à chaque instant, de plus en plus, comme une évidence. Une inversion dans l’ordre des concerts traités, nous vient à l’esprit, soudain. Le quatrième jour, nous aurions dû évoquer Arianna Savall Figueras et non le concert de ce premier trio dont je vais ici parler. Mais effectivement se sont enracinées dans la mémoire des correspondances ténébreuses et flamboyantes qui nous racontent une histoire, nous menant bien au-delà des apparences. Entre Songes et Lumières (thème du festival), les trinités si chères à l’antiquité grecque et aux celtes ont maintenu ce sentiment d’éternité de ce XIe festival Musique & Histoire à Fontfroide, dans la durée, bien après sa fin.

Au troisième jour, c’est donc Ferran Savall qui est annoncé à 18h30. Malheureusement, ce dernier souffrant, il a fallu au maestro catalan « improviser » afin de donner au public, un programme dont la qualité et la beauté, ne puissent pas générer une éventuelle déception. Mais lorsque l’on sait le talent des artistes qui l’entourent, cela ne lui a pas posé de problème. Il a donc fait appel, à l’un des artistes d’Orient, dont la discrétion n’a d’égale que la virtuosité, Moslem Rahal, interprète du Ney. Cette flûte est un instrument noble par excellence. Son origine remonte à l’antiquité. On la trouve aussi bien en Perse qu’en Turquie et son souffle invite au sommeil et à l’envoûtant miroitement du miroir des princes, de ces Mille et une nuit, où la voix de Shéhérazade portée par le vent et la musique, vous enivre à jamais. Moslem Rahal, est un artiste syrien, soliste de l’orchestre symphonique de Syrie. Il doit prochainement sortir un CD réalisé conjointement avec la chanteuse oudiste de même nationalité Waed Bou Hassoun qui l’a rejoint pour ce concert et l’amitié et la prodigalité étant chez ces artistes, une source inépuisable d’inspiration, Hakan Güngör en a fait de même.

Moslem Rahal fabrique ces Ney, lui-même et les montre avec un réel plaisir au public. Il a choisi de nous offrir un répertoire de mélodies syriennes qui permettent de faire entendre, la si belle variété des tonalités, des timbres si évocateurs de ce frémissement sensuel, quasi mystique, du désert et du ciel étoilé. Et comment ne pas se laisser emporter par la suave incantation qui en émane, tout comme par cette complicité qui lie les artistes entre eux, leur permettant en moins d’une heure d’improviser un programme d’une grande diversité et dont la réalisation est harmonie, équilibre et justesse, partage et don du cœur et de l’âme.

La dernière et cinquième journée, c’est un autre trio aux accents tout à la fois âpres et nostalgiques, qui a clos ces concerts en terrasse, le Trio Tatavla. Ce dernier est composé par le violoniste manouche, Tcha Limberger, accompagné par l’accordéoniste soliste grec Dimos Vougioukas et le guitariste belge Benjamin Clement. Leur intention est de nous faire découvrir la musique grecque que l’on pouvait entendre à Istanbul au début du 20e siècle. Rien de folklorique ici, tout parle à et de l’âme, de ces vies modestes qui animent les ruelles, les foyers, d’une vie sans cesse en proie à la difficulté et au bonheur de vivre ensemble. Tcha Limberger, n’est pas seulement un violoniste virtuose, c’est aussi un conteur qui aime avec un certain humour apostropher le public, et nous faire participer à cette fable des rues, entre quotidien et utopie. Il prend plaisir aussi à nous expliquer en quoi ces musiques où se mêlent étroitement les styles de toutes origines participent si naturellement à ce dialogue interculturel si cher au festival, le tout avec un naturel et un charme confondant. Le Trio Tatavla, ce sont trois merveilleux artistes, jamais avares de bis et dont la splendeur du jeu aura fait oublier le ciel devenu gris et le silence si étrange et triste des cigales.

Tout au long de ces cinq journées, dans les collines les voix du vent, mystérieux élisyques ou simple mirage auditif, ont semblé attendre et annoncer avec inquiétude et exaltation cette soirée, unique, dédiée au Dialogue celtique : l’homme et la nature. Ce concert nous laissera à jamais le souvenir d’une célébration, si proche des mystères d’Eleusis, rappelant ces rites anciens, qui instauraient entre le sacré, le divin et l’homme par le biais de la nature, une relation sensuelle et spirituelle ardente.

Il est étrange avec le recul de savoir que nul ne sait plus qui a demandé un changement de disposition de la scène et du public dans la cour Louis XIV de l’abbaye. Car cette modification, n’aura pas été sans conséquence, permettant aux sortilèges d’agir. Ainsi la scène ne tourne plus le dos au réfectoire des moines. Le public fait face à l’horizon, à cette colline où domine la croix métallique qui vient d’être restaurée et où le vent aime à jouer les mirages auditifs et de laquelle en ces belles nuits d’été surgit l’astre de Diane.

Jordi Savall tourne autour du monde avec le programme de viole celtique, enregistré en deux fois chez Alia Vox depuis des années, en compagnie d’Andrew Lawrence-King à la harpe irlandaise et au psaltérion et de Franck McGuire au bodhran (Il s’agit d’un instrument à percussion irlandais et plus précisément un tambour sur cadre qui se joue avec un bâtonnet). Mais pour l’accompagner, lui qui fait chanter par sa viole les voix du silence, avait besoin pour instaurer ce dialogue si particulier avec la nature, d’un autre enchanteur avec qui partager ses sortilèges. Il a donc invité un joueur de flûte, briseur des chaînes qui nouent nos âmes aux tourments du réel. Ce personnage qui semble tout droit sorti d’un conte, tant dès qu’il surgit, il émane de sa personnalité une poésie chevaleresque et altruiste, est un musicien galicien, sonneur de gaïta et flûtiste Carlos Núñez. Il est lui-même venu accompagné de deux autres musiciens qui reflètent si bien la carrière extraordinaire qu’il mène depuis déjà quelques années et dont la formation est tout à la fois classique et animée d’une grande ouverture d’âme et d’esprit, Pancho Álvarez à la viola capiria (guitare brésilienne baroque) et à la vielle-de-roue galicienne et Xurxo Núñez aux percussions, tambourins et pandeiros galiciens.

La nuit s’est installée tandis que nous prenons place. Mais nous n’avons pas le temps d’entamer la moindre discussion avec nos voisins, que surgit résonnant du fond de la cour, le son de la gaïta baroque. Carlos Núñez traverse au milieu du public, d’un pas assuré, l’allée centrale et arrivant sur scène, il pousse un cri qui foudroie les ombres. La fête peut commencer.

Au début du concert, la fraîcheur nous saisit et l’on retrouve plus ou moins nos marques, nos souvenirs des CD de Jordi. Mais par une sorte d’émulation qui scintille dans les regards qui s’échangent entre Jordi Savall et Carlos Núñez, mais aussi entre l’ensemble des musiciens, le plaisir devient d’une telle évidence que la musique devient un brasier où se consument les chagrins et les douleurs et dont surgissent l’ivresse et le bonheur. Andrew Lawrence King se livre à des prodiges d’une variété et d’une agilité totalement confondants à la harpe. Jordi Savall dont la virtuosité n’est pas avare d’éloquence et de dépassement, se livre à des joutes amicales avec Carlos Núñez qui lui répond avec une verve et une ductilité ensorcelante à la flûte. Les regards qu’ils s’échangent ont quelque chose de tout à la fois admiratifs, ludiques et plus encore … Malicieux. Et même la mélancolie d’un air comme O Soñja,-(une romance sentimentale née en Occitanie au XIIIe siècle, reprise depuis des siècles, aussi bien comme mélodie de cantiques bretons que comme musique pour des comptines enfantines, comme Bonne nuit les Petits, émission pour les enfants de l’Ortf)-, ne résiste pas à cet appel au Carpe diem et nous enlace, nous grise… Et puis à cet instant-là, la nature semblant répondre aux musiciens, se met à faire chanter la lumière dans un nuage isolé et arachnéen venant de la colline, prenant des formes et des nuances fantasmagoriques, au gré de la brise légère.



La fraîcheur s’évanouit et ce qui n’était d’abord qu’une étrange lueur, devient une nuée incandescente pour enfin révéler la belle Hécate dans toute sa splendeur. A deux reprises, durant ce concert le public se sera levé pour danser… dont à la fin sur un long bis en formant le cercle de la danse bretonne An Dro. Et soudain l’on réalise que dans cette abbaye qui fut à la pointe de la croisade contre les albigeois et où des moines dressèrent dans toute la région des bûchers pour beaucoup moins que cela… les musiciens, en compagnie de la lune et sa triade, des fées et des sorcières, des poètes et des fous, ont effacé la haine, pour célébrer la vie. Dans la foule devait bien se cacher Obéron, Titania et leurs acolytes, ainsi que Puck dont on devine qu’il pourrait bien avoir le mot de la fin.

Ainsi arrive le dernier soir, le dernier concert dédié cette année à deux monuments de la littérature européenne, d’un côté Shakespeare et de l’autre Cervantès, tous deux disparus il y a 400 ans, en 1616, peut-être à un jour d’intervalle. Ces deux auteurs ne se sont jamais rencontrés, mais tous deux ont en commun plus qu’une année commémorative, voire une date de décès, un ancrage profondément baroque, où songes, sommeil, folie, fées et sorcières, ont un rôle essentiel. Jordi Savall se propose ici de rendre un hommage musical à ces deux grands écrivains dans deux parties distinctes.

La première est consacrée au grand Will dont il retient parmi ses plus beaux textes, des extraits où il évoque la musique, et les accompagne de madrigaux, de consort songs, de musique pour la danse. De cette partie on retiendra bien évidemment la mélancolie si tourmentée d’un Dowland ou la beauté virginale et céleste des pièces de William Byrd. Le ténor anglais Nicholas Mulroy se voit confier le rôle du récitant dans lequel s’affirme sa diction claire et ferme. Il savoure chaque mot avec un plaisir réel. Dans les parties chantées qui lui incombent, on apprécie la beauté de sa ligne vocale. L’interprétation des consorts est tout simplement magique. A ses côtés Jordi Savall, peut compter sur Vivabiancaluna Biffi dont le jeu est si onirique, sur Philippe Pierlot qui fait chanter sa viole avec tendresse, agilité et délicatesse, enfin sur Xavier Puertas au violone qui apporte cette note plus obscure et profonde au consort. Le plus étonnant, est ce côté presque chambriste de ces pièces instrumentales que parvient à obtenir Jordi Savall.

Le choix des poèmes mis en musique par des compositeurs en quête d’accents suaves, évoquant les plaisirs et les peines d’amour, nous transporte dans un pays quasi enchanté, où l’on retrouve plutôt le Shakespeare des comédies que des tragédies. L’amour se cache dans les bosquets, il se régale d’illusions et la musique enchante les cœurs, faisant vibrer l’air et l’instant, comme si l’éternité ne demandait qu’à se nourrir de l’ivresse des rimes et des notes.

Pour la seconde partie de la soirée, nous avons donc retrouvé Cervantès. Jordi Savall lui a consacré un livre disque dans lequel il reprend de larges extraits de son œuvre majeure, Don Quichotte de la Mancha. Cervantès n’a jamais évoqué la musique dans son œuvre, pour l’illustrer le maestro catalan a donc puisé dans un répertoire de ballades et de romances, d’œuvres anonymes, mais il a également retenu des pièces de musiciens de son époque comme Martín y Coll ou Juan Arañés. Les musiques ainsi retenues et leur interprétation célèbrent la folie, le rêve, une déraison qui vit, virevolte, danse et danse encore. De la Romance del Conde Claros interprétée avec juste ce qu’il faut de brio, de nuances dramatiques, de couleurs instrumentales, de sensualité et de sens de la comédie à la superbe Romance de Guarinos et à l’entêtante Chaconne : Un saro de la chaconna, tout ici insuffle une réelle noblesse, un sentiment de munificence et de volupté, la musique se fait jubilatoire même dans ses accès de mélancolie.

Chanteurs et musiciens nous offrent une dernière fois, tout ce qui aura fait le bonheur de ce festival, des interprètes qui s’aiment et travaillent ensemble pour effacer cette anxiété profonde dans laquelle nous vivons actuellement. Durant ces cinq jours, nous aurons partagé avec eux, une allégresse éternelle et savouré sans contrainte l’amitié, l’amour, la garrigue, la chaleur, les cigales et les nuits étoilées. Nous aimerions parmi tous les chanteurs de la Capella Reial de Catalunya rajouter un petit mot sur la si rayonnante soprano argentine, Adriana Fernández. Que ce soit dans les chœurs ou les pièces solistes, son timbre clair aux nuances célestes à laquelle elle ajoute un brin d’impertinence aura fait notre joie.

Jamais le songe n’aura été si profond et en revenir si difficile. Et si l’on tend l’oreille, on peut facilement imaginer que Puck murmure à ceux qui ont pu être parfois un peu gênés par les soucis sur la sonorisation, -tout comme Vézelay ou Saint Denis et toute abbatiale romane, l’acoustique est un problème et joue parfois des tours aux techniciens – que sans aucun doute ces derniers feront mieux la prochaine fois. L’essentiel est que du premier au dernier rang, tout le monde ait pu en profiter pleinement.

Et avant que de conclure, un mot pour dire qu’on ne remerciera jamais assez les familles Fayet/d’Andoque d’ouvrir leur abbaye à la musique, à la ville de Narbonne, à la région Occitanie, au département de l’Aude, mais également à tous les instituts culturels (hellénique, italien de Paris, le département de Cultura de Catalunya, l’Ambassade de Turquie) et tous les partenaires professionnels industriels ou du monde de la culture, de continuer à soutenir via ce festival, des projets culturels d’une telle ampleur, alors que l’actualité nous démontre jour après jour, combien il est important d’apporter le dialogue, la découverte, l’écoute, mais aussi le bonheur grâce à des artistes qui ne demandent qu’à aller vers le public.

Avant que de se quitter artistes, bénévoles et techniciens… Se sont tous rejoints. Les rires ont une dernière fois fusés de toutes parts. L’éclairage à la bougie des anciennes cuisines a créé sa part de poésie non à des adieux, mais bien au contraire à une permanence de ce voyage que les élisyques reprendront l’année prochaine, pour se retrouver en ces lieux, où les attendent les fées, les nymphes et un public fidèle. Mille e mille volte grazie à Jordi Savall et à tous les musiciens qui ont enchanté ce Songe d’une nuit d’été.

Monique Parmentier

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 10:49

Pour le second concert de l’après-midi, c’est une seconde dame, qui est venue succéder à Waed Bou Hassoun, Vivabiancaluna Biffi, violiste et mezzo-soprano italienne. Le programme qu’elle nous a offert a permis en ce lieu qui invite à la rêverie qu’est Fontfroide, de retrouver ce lien sacré si cher à la Renaissance, entre la nature, la poésie et la musique. Ce programme a fait l’objet d’un disque enregistré en 2014 chez Arcana/Outhere, Fermate il passo, sur lequel nous reviendrons prochainement sur ODB Opéra.

Le répertoire du Frottole qui le compose est celui de chansons populaires ou de cour de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Vivabiancaluna Biffi crée ici un opéra miniature avec un prologue, trois actes et un épilogue, apportant un éclairage nouveau sur les origines de l'opéra. Mais ce n’est pas à une expérience musicologique qu’elle nous convie, mais bien à la recherche de l’émotion, telle que tous ces compositeurs et musiciens sur lesquels elle s’appuie ici l’ont eux-mêmes recherchée.

Parmi les poètes qu’elle a choisi avec le plus grand soin, il y a Polliziano, auteur de la première fable (fabula) d’Orphée, dont on pense qu’elle fût mise en musique, en utilisant soit des violes, soit des luths et sous une forme déclamative comme, l’œuvre recréée ici par Vivabiancaluna. Et ceci n’est peut-être pas si anodin que cela.

Et comment ne pas citer malgré tout, toutes ces sources qui pourraient faire peur à toutes celles et ceux qui se font une idée tronquée de la musique et de la poésie de cette période, considérées avant tout comme « savantes » : des poèmes d’Angelo Polliziano (déjà cité) mais également Pétrarque, le Prince des Poètes, celui qui les a tous influencés, Jaccopo Sannazzaro, Luigi Pulci, Niccolo Machiavelli, et Serafino Aquilino sont donc mis en musique en empruntant des compositions à des musiciens de la même période tels Bartolomeo Tromboncino, Marchetto Cara, Francesco Varoter.

Tous, hormis Pétrarque, avaient en commun d’avoir travaillé à la cour d'Isabelle d'Este à Mantoue et celle de Laurent de Médicis à Florence. Ils participèrent poètes et musiciens non seulement à cette quête particulière de la musique du théâtre antique, mais au-delà à cette quête d’un absolu, celui du bonheur vécu intensément en chaque instant. Une quête d’une spiritualité nouvelle, plus sensuelle, plus libre.

Le programme de cette fin d'après-midi fut une expérience unique et merveilleuse, qu'aucune chronique/critique musicale ne peut réellement relater.

L’histoire qui se dessine ici est universelle. Elle s’adresse aussi bien à notre âme qu’à nos sens. Tout n’y est peut-être qu'apparence. Le prologue et la conclusion évoquent le temps qui passe et la mort qu’il faut exorciser en vivant chaque instant comme s’il devait être le dernier. De l’homme de la fable qui s’exprime ici nous ne savons rien ou presque, si ce n’est qu’il dit refuser l'amour par peur de souffrir puis finit par s'y abandonner. Mais qui de l'homme ou de la femme souffre vraiment. Qui est cette femme ? Une allégorie de la poésie qui se donne au poète un cours instant puis s'évanouit à jamais ? Une femme de chair ou un idéal. Qui est cet homme ? Un poète, un amant déchiré ou trompé ou bien celui qui se moque et qui brise ? Sous une apparence narrative, l'essentiel est non pas dans ce que disent les mots, mais ce qu'ils murmurent à chacun de nous.

Et même si certains ont perdu la culture « antiquisante » et ésotérique qui peut donner ainsi sens à ces œuvres, l’interprète si sensible a trouvé dans les jardins de Fontfroide de nombreux alliés qui ont permis au public de s’abandonner à la beauté si ardente et passionnée de cette musique, à cette invitation au Carpe Diem. La nature, la musique, la poésie ont fait de chacun de nous, bien plus qu’un simple auditeur. Le songe s’est emparé de nous, et tel le personnage d’un roman particulièrement important dans la littérature ésotérique de l’époque, -le Songe de Poliphile-, nous avons retrouvé grâce à Vivabiancaluna Biffi, l’espace d’un instant, l’harmonie.

C’est sur un mot, un seul « morte », que la réalité se sera estompée, que subjuguée par la beauté de la musique et du chant et celle des jardins, notre âme se sera échappée loin très loin. Les jardins, espace du songe, transmettent une sensualité tendre et radieuse qui permet à l'émotion d'oser se libérer. Tout se passe comme si le vent, le soleil, les arbres, les cigales, les papillons, la source des lieux entendaient la lyre d’Orphée et que leurs voix se mêlaient à la sienne pour célébrer l’ineffable, le sublime, -osons le mot-, de cet instant qui passe, le tressaillement si doux de l’air, le frémissement des coeurs qui palpitent.

Les larmes se mettent à chanter le bonheur de vivre pour l’éternité ce moment unique. S’est-on endormi ? Est-on éveillé ? Quelle illusion s’empare de celui qui écoute cette voix si pure déclamer, chanter… ce parlar cantando, qui n’a pas encore trouver sa forme académique, avec autant de raffinement, de verve, de théâtralité et une infinie allégresse ?

On tente de s’attacher à des détails que l’on attend d’une chronique musicale. Vivabiancaluna Biffi chante en solo s’accompagnant de la viola d’arco, fidèle en cela à ce que l’auteur - Baldassare Castiglione -, d’une œuvre clé de la Renaissance, le Courtisan, préconisait. Mais pourquoi le faire ? Elle s’adresse avant tout au cœur et c’est bien une pure émotion musicale qui s’empare de nous en l’écoutant et peu importe de posséder ou non la culture des princes italiens de la Renaissance, puisque cette musique, cette poésie sont musique et poésie de l’âme et que si à la Renaissance on savait déjà que musique et nature pouvaient dialoguer, il ne dépend que de chacun de nous d’écouter, de percevoir l’invisible, de s’abandonner à l’amour, de suivre les chemins du vent. Entre Orphée ou l’Arcadie (Jaccopo Sannazzaro fut son poète) et les jardins de Fontfroide, en cet après-midi de juillet, la quête de sens si chère à notre époque, appartient bien à cette quête d’un univers onirique, dont la noblesse et l’ardent hédonisme, cette fulgurance de la passion, sont fruit d’un abandon de soi l’espace d’un instant.

Il n’y a pas eu de rupture entre ce concert si unique et celui du soir. Dans la cour Louis XIV de l’abbaye, sous le ciel étoilé, le songe s’est prolongé le temps d’une douce nuit d’été. Jordi Savall nous a invités à franchir la Sublime Porte et à le rejoindre, lui et les musiciens d’Orient, ainsi que la chanteuse turque Meral Azizoğlu autour du programme Istanbul.

Tout ici, est évocation d’un art de vivre harmonieux et fastueux. Dès la plainte ottomane qui ouvre ce concert on est transporté dans la cour d’un palais d’un sultan, en un temps ancien. Le temps semble s’arrêter et notre écoute est captivée par le sentiment de plénitude absolue qui émane de l’ensemble réuni sur la scène par le maestro catalan.

Jordi Savall a consacré deux albums à la musique turque, Istanbul et La Sublime Porte chez Alia Vox. Qui mieux que lui sait évoquer en musique ce qui pour un européen, un français moderne, relève presque plus d’une ville mythique que d’une cité bien réelle. Tout à la fois si proche et si lointaine, elle a depuis toujours entretenu d’étroits rapports avec la culture européenne, tout en restant profondément enracinée dans une culture orientale tout à la fois magique par sa luxuriance et envoûtante par sa diversité. Comme en miroir à Venise Millénaire, le programme de ce soir nous ouvre un peu plus les horizons infinis qui se se sont longtemps présentés aux voyageurs. Fruit de multiples influences : turque, arménienne, arabe, byzantine, la musique d’Istanbul est à l’image des rêves d’Orient des poètes et musiciens qui l’ont visité.

Dans l’ensemble qui accompagne ce soir Jordi Savall on retrouve cette pluralité des sources. Venant de Turquie, d’Arménie, de Bulgarie, de Grèce et d’Espagne, tous les musiciens sont de véritables virtuoses. Tous participent au sentiment d’opulence, d’exubérance qui nous enivre en nous emmenant sur les rives d’un Bosphore plus enchanté que jamais : la merveilleuse délicatesse du chant de l’Oud, interprété par Yurdal Tokcan, la sensible et séduisante ductilité de Hakan Güngor au Kanun, à laquelle répondent les arabesques cristallines et féériques du Santur incomparablement joué par Dimitri Psonis, la fantasmagorie des instruments arméniens si évocateurs d’horizons infinis et mystérieux si ardemment rendus par Gaguik Mouradian au Kamanche et Haïg Sarikouyoumdjian au Duduk et au ney, auxquels vient se joindre Nedyalko Nedyalkov au Kaval et les percussions de Pedro Estevan qui rythment avec une extrême richesse chacune des pièces dans lesquelles il intervient.

La voix séduisante et rayonnante de la chanteuse turque Meral Azizoğlu charme, envoûte.

Toujours aussi vertigineusement virtuose aux instruments à cordes frottées, Jordi Savall dirige avec précision et une réelle empathie. Il transmet avec une telle noblesse de cœur cet amour pour la musique dialogue des âmes que le public ne peut qu’en être bouleversé.

Invitation au voyage, à la découverte, au plaisir et à l’amour de la différence, on se surprend à la fin du concert, à regretter que cette nuit musicale ne soit pas plus longue… éternelle.

Monique Parmentier

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 10:47

Il est des festivals qui ressemblent à un conte, celui des griots et des fées. Le Festival Musique et Histoire à Fontfroide, dans l’Aude, est de ceux-là.

Ainsi, commencerais-je mon article : Il y a longtemps, mais alors très très longtemps, vivait dans la région de Narbonne, une peuplade appelée les Elisyques. On a longtemps cru et certains le croient encore, que cette peuplade devait son nom au territoire qu'elle habitait… Les Champs-Elysées. Peuple d'agriculteurs/éleveurs, ils vécurent là en paix pendant ce temps où l'harmonie, les sources et le ciel, voulurent bien les protéger, cultivant des céréales et avec pour seul or, le miel de la garrigue environnante. Puis un jour, la « folie » civilisatrice, celle des empires celtes et romains, s'abattit sur cette modeste peuplade, balayée des mémoires… Chaque année pourtant, depuis 11 ans, comme appelés par les voix du vent, musiciens et publics, « reviennent » en ce pays enchanté.

En 2015, nous vous avions sur ODB Opéra évoqué le festival de Fontfroide. Créé il y a 11 ans, par Jordi Savall et celle dont la lumineuse générosité rayonne à jamais en ces lieux, Montserrat Figueras, ce rendez-vous hors du temps, n'a pas manqué à ses promesses et ce malgré une actualité d'une rare violence. Le 14 juillet veille de l'ouverture du festival, le monstrueux attentat de Nice nous a tous laissé dans un état de sidération absolue tandis que le même jour aux portes même de l'abbaye, un incendie consumait 750 hectares de forêt. Nous nous sommes donc retrouvés le lendemain partagés entre la gravité et la joie. Et ce double sentiment, ne nous a jamais quittés.

Les amateurs d'opéra auront pu cette année trouver plus qu'à se réjouir, car Fontfroide reste avant tout, et l'Aura de celle qui a participé à sa création, y est certainement pour quelque chose, un rendez-vous où les voix sont à l'honneur. Des voix de lointains rêvés, mais aussi du chant classique. Une quête du Parlar Cantando… D'un chant du récit qui nous porte vers les horizons du songe et d'une paix retrouvée et partagée.

Entre concerts de l'après – midi sur la Terrasse jardin (ou le dortoir des moines) et les concerts du soir dans l'abbaye (ou la Cour Louis XIV), l'ensemble de l'abbaye cistercienne accueil ces multiples univers qui s'y rejoignent pour mieux dialoguer.
Le chemin qui mène à l’abbaye est la première rupture avec tout ce que nous souhaitons tant laisser derrière nous, toutes nos craintes, nos souffrances, nos peines. Les retrouvailles des musiciens et du public y possèdent la ferveur que donne toute séparation entre amis ou d’une famille. On se retrouve tous autour du maestro catalan pour célébrer la joie de vivre ensemble, pour partager tout ce qui est essentiel, dont la musique.

Alors revenons à la musique et honneur aux dames, celles qui au fond donnent tout son sens à la thématique de cette année : Songes et lumières d'une Europe Multiculturelle.
Pouvait-on pour ouvrir ce festival, trouver une artiste plus évidente que Waed Bou Hassoun ? Chanteuse et oudiste syrienne, elle est au premier plan concernée par cette actualité qui est venu la rejoindre en France la veille du concert. C'est tout naturellement qu'un hommage vibrant a été rendue aux victimes de cette violence inacceptable autant qu'incompréhensible par Jordi Savall et les hôtes du festival. Cet hommage a ensuite accompagné chaque concert, tant comme une évidence la quête, de la paix et la réconciliation, y résonne comme une basse obstinée.
Le répertoire de ce concert de fin d'après-midi rassemble pour l'essentiel les pièces que Waed Bou Hassoun a enregistrées sur deux albums intitulés, La voix de l'amour et l'âme du luth paru chez Musiques du Monde (Universal).
Le répertoire est un savant mélange de poèmes contemporains et anciens de l’univers ésotérique soufis avec en particulier des pièces d'Ibn Arabi (un philosophe qui avait une conception très ouverte de la religion), ou de Rabia al Adawiyya al Quaysiyya (une ancienne courtisane, dont les talents de poète et de musicienne furent mis au service d'un mysticisme à la fulgurance sensuelle).
Si bien sûr, on ne peut s'empêcher de penser à Oum Kalsoum en l'écoutant, Waed Bou Hassoun, dépasse pour nous son modèle. Son timbre de miel ambré, cette façon de dire, d'envoûter son auditoire, a quelque chose de purement onirique. La jeune interprète nous offre un équilibre parfait entre poésie, musique et rythme. Sous la lumière du soleil couchant, dans les jardins de Fontfroide, sa voix semble répondre aux murmures de la source des lieux. Sa beauté aristocratique, nimbée de lumière, évoque l’Orient des seigneurs du désert et d’anciennes civilisations. Elle nous invite à lâcher prise, à nous enfuir loin de toute contingence réelle, à l’amour contemplatif et si déchirant évoqué par certaines miniatures du monde arabe illustrant, telle celles de Hadẗh Bayâd wa Riyâd la complexité des relations amoureuses.
Le soir, c'est dans l'abbaye que nous nous sommes retrouvés pour un nouveau programme, de Jordi Savall et ses ensembles au grand complet – Capella Reial de Catalunya, Hespérion XXI et le Concert des Nations, auxquels se sont rajoutés les musiciens d’Orient et l’ensemble vocal Orthodoxe/Byzantin Panagiotis Neohoritis. Venise Millénaire, les Portes de l'Orient, première des grandes fresques données cette année, a été créée la veille à Arc et Senans et sera donnée à la Philarmonie de Paris cet hiver.
Cette ville évocatrice de voyages vers l’ailleurs, de bateaux sur le départ, de quais couverts de richesses, d’épices, de soieries et qui a vu passer tant d'aventuriers, de marchands, de vagabonds, tant de musiciens et de poètes, qui a toujours refusé de se plier aux dogmes, qui a vu naître l'opéra, permet à Jordi Savall de nous faire entendre toute la splendeur de la diversité de ces univers qui viennent s'y côtoyer.
C'est par la luxuriance du monde byzantin que s'ouvre le concert. Par un chant, prière de paix que nous adresse l'ensemble vocal orthodoxe/byzantin Panagiotis Neohoritis. Tout au long de la soirée, cette mélopée, musique des mots et du silence, nous captive par son côté grave et épuré.
Du Moyen-âge à nos jours, les œuvres choisit par le maestro catalan pour bien plus qu'illustrer ce Livre des Merveilles qu'il nous livre ici, le rendre vivant, chatoyant puise dans un répertoire opulent, provenant de tous les horizons qui se sont croiser à Venise durant ce millénaire.
Et l'émotion, naît de cette densité, de cette superbe pluralité des cultures humaines. Des chants orthodoxes aux psaumes des traditions catholiques, de l'Italie à Istanboul, de la Grèce à la Turquie, de Monteverdi à Mozart, Beethoven et Arvo Pärt, tout ici est invitation au respect et à l’amour de la différence.
Les couleurs de l'orchestre sont d'une splendeur digne d'un Empire du milieu fantasmé. La complicité totale, entre musiciens et chanteurs, participe à la plénitude du bonheur que l'on ressent tout au long du concert. Violes, violons, sacqueboutes, flûtes, chalémie, psaltérion, harpe, luth, mais aussi kanun, santur, oud et le souffle profond et chaleureux du duduk sont autant d'appels au partage et à la générosité. Tous les interprètes sont en harmonie avec le maestro catalan, dont le travail de recherche pour constituer de tels programmes s'efface au profit de l'émotion.
Comment ne pas ici parler de l'interprétation de Testo par Furio Zanasi dans le Combattimento di Tancredi e Clorinda de Monteverdi. Tragique, poignant, combatif, son timbre doux et velouté et sa déclamation raffinée nous ont profondément touché tandis qu'en face de lui la soprano Hanna Bayodi-Hirt rend sensible la personnalité tourmentée de Clorinde.
Autre moment marquant de cette soirée ce superbe Mowachah interprété par Driss el Maloumi s'accompagnant à l'Oud avec à ses côtés Hakan Güngör véritable virtuose du Kanun (nous en reparlerons) et aux percussions David Mayoral. Instant de poésie où se caligraphie les peines d'amour en souples arabesques.

Le concert s'est conclu par le Da Pacem domine d'Arvö Part, rajouté pour rendre hommage aux victimes de l'attentat de Nice. Cette œuvre que Jordi Savall avait commandé au compositeur estonien à la suite des attentats de Madrid, va bien au-delà de la simple émotion, puisant dans la douleur sa résistance, elle est tout à la fois souffrance et compassion. Tétanisé par ce Cri musical bouleversant qui semble répondre à l'œuvre d'Edvard Munch, le public a marqué une minute de silence avant d'applaudir les interprètes de ce programme qui nous a emportés, loin, très loin du quotidien et de la brutalité de la réalité extérieure.

Je reviens prochainement vers vous pour la suite des concerts.

Monique Parmentier

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Published by Parmentier Monique - dans Chroniques Concerts
30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 17:50

essai_plafond_opera.jpgJe sais que certains pourraient être surpris de découvrir que je me suis rendue à l'Opéra Royal, pour découvrir une œuvre post-baroque. Mais j'avoue que parfois la gourmandise vous réserve de bonnes surprises. Du quartier Drouot, - vous savez celui des antiquaires et des passages romantiques -, à Salieri, les voies du hasard sont impénétrables et ne manquent pas d'humour. Et puisqu'il – s'il existe vraiment - fait bien les choses, j'ai donc pu en cette soirée du 27 novembre entendre une tragédie lyrique qui ne manque pas d'intérêt et de feu et qui attisait ma curiosité. Je n'en dirais pas plus, mais que celui qui m'a offert une invitation en soit remercié.

Ce n'est pas une œuvre inconnue des amateurs d'opéra que nous offrait ce soir dans le cadre de sa saison le Centre de musique baroque de Versailles en partenariat avec le Palezzetto Bru Zane. Il en existe au- moins deux versions en CD. Les Danaides de Salieri n'appartiennent plus au répertoire baroque à proprement parlé. Mais l'intérêt de ce partenariat, c'est de nous permettre d'entendre en version concert, cet opéra français, pont entre un style français des lumières lui même issu de la tragédie lyrique baroque, et un romantisme naissant, à la recherche d'un style aux ascendances particulièrement marquées ici.

Danaides_Waterhouse_1903.jpgCréées à Paris, le 17 avril 1784, les Danaïdes furent composées par Antonio Salieri. Elles furent à l'origine commandée à Gluck, qui sollicita le librettiste Calzabigi qui lui fournit un livret en italien. Mais par manque de temps, Gluck préféra confier à son élève Antonio Salieri, le soin de poursuivre le projet.

Ce dernier d'origine italienne avait été remarqué par le maître de la chapelle de la cour de Vienne Florian Leopold Gassmann, alors qu'il étudiait la musique à Venise. Il vint alors s'installer dans la capitale autrichienne où il rencontra Gluck.

Cette tragédie lyrique, dont le livret fut finalement réécrit par François Bailly du Roullet et Louis Théodore Baron de Tschudy, représente parfaitement le « grand  genre » né à l'orée du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette, puisant ses sujets dans la tragédie classique du siècle précédent.

Les-Talens-Lyriques--Christophe-Rousset-Christophe-Rousset-.jpgChristophe Rousset qui est en passe de devenir l'un des grands spécialistes de l'interprétation de la musique pré-romantique française s'est attaché ce soir à faire briller la musique d'un homme qui fût un excellent compositeur, capable tout en en utilisant le style de son maître, de s'en détacher pour créer une œuvre originale. Alors que victime d'un malentendu, lié au cinéma qui repris le thème d'une pièce de Poutchkine qui faisait de lui l'assassin de Mozart, Salieri ce soir s'est vu rendre justice par des musiciens de grand talent. Et s'il n'a pas le génie du compositeur salzbourgeois, il n'en a pas moins composé, des œuvres d'un très grand intérêt, comme ces Danaïdes.

Judith-van-Wanroij.jpgPeu de personnages ici, une tragédie centrée sur le dilemme tragique auquel se trouve confrontée Hypermestre, la fille d'un roi sanguinaire, qui cherche à sauver celui qu'elle aime. Son père Danaüs souhaite se venger des fils de son frère défunt, Egyptos. Il organise donc les noces de ses filles (les Danaïdes) avec les fils de ce dernier et à la faveur de la nuit de noces demande aux Danaïdes de massacrer leurs époux. Seule Hypermestre qui aime son tendre Lyncée ne peut s'y résoudre. Elle seule résiste à son père et parvient à sauver l'homme qu'elle aime. Mais la tragédie finit par une scène aux enfers d'une rare violence pour l'époque.

Dès l'ouverture, Les Talens Lyriques sous la direction chatoyante de Christophe Rousset, se sont montrés extrêmement brillants. La munificence de la composition de l'orchestre permet des effets incroyablement tragiques et des nuances d'une grande diversité On retiendra tout particulièrement les cordes incisives, sidérantes de précision, les cuivres héroïques et une flûte enchanteresse, qui parviennent à à gommer jusqu'aux faiblesses dramatiques des danses, conduisant la tragédie à son accomplissement.

 

Tassis.jpgLa distribution est équilibrée, même si l'on remarque que ce sont les hommes qui offrent la diction la plus claire. Dans le rôle du père, Danaüs, le baryton grec Tassis Christoyannis, confirme une fois de plus combien ce répertoire est fait pour lui. Il est tout à la fois théâtralement et vocalement ce père pervers, puissant et effrayant porté par la haine qui le dévore. Face à lui dans le rôle d'Hypermestre, Judith Van Wanroij, si elle manque parfois de précision dans la diction, incarne parfaitement cette héroïne pathétique, tout à la fois sensible et courageuse, tenant tête au sort qui s'acharne et à la violence qui se déchaîne. Dans le long monologue à la fin de l'Acte II «  Où suis-je, ô ciel », elle nous fait ressentir toute la souffrance de cette âme tourmentée, avec une sensibilité de véritable tragédienne. Philippe Talbot dans le rôle de l'époux aimé est parfaitement à l'aise. Prononciation et luminosité du timbre s'accorde parfaitement avec ce personnage qui s'oppose par amour aux forces des ténèbres. Thomas Dollié par sa vaillance et sa souplesse vocale, nous fait regretter le bien trop court rôle qui lui échoit. Au rôle extrêmement réduit de Plancippe, Katia Velletaz apporte tout son charme.

Enfin le chœur splendide, les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, vient souligner avec séduction, vigueur et caractérisation, ce destin inexorable qui pèse sur les amants, cette présence redoutable de la nuit et de la mort qui rôdent.

Si parfois il m'a semblé entendre du Grétry et si Gluck est bien présent, comment ne pas déjà percevoir Berlioz ou Beethoven dans les Danaïdes ? J'avais donc ce soir rendez-vous avec une bien belle découverte, ouvrant sur des mondes, où la diversité musicale, fruit du baroque et du classicisme, annonce les tourments romantiques. Que le Palazzetto Bru Zane et le Centre de musique baroque de Versailles en soit remerciés.

 

Par Monique Parmentier

 

Versailles. Opéra Royal le 27 novembre 2013. Antonio Salieri (1750-1825) : Les Danaïdes, tragédie Lyrique en 5 actes sur un livret de François Bailli du Roullet et Louis-Théodore de Tschudi d'après Ramier de Calzabigi. Coproduction Centre de musique baroque de Versailles / Palazzetto Bru Zane – Centre de Musique Romantique Française, en partenariat avec l'Arsenal de Metz ; Avec : Hypermnestre, Judith Van Wanroij ; Lyncée, Philippe Talbot ; Danaüs, Tassis Christoyannis ; Plancippe, Katia Velletaz ; Pélagus, Thomas Dollié ; Les chantres du Centre de musique baroque de Versailles. Les Talens Lyriques ; Direction : Christophe Rousset

 

Droits photographiques :  Opéra Royal © Monique Parmentier et DR pour Judith Van Wanroij, Christophe Rousset et Tassis Christoyannis, ainsi que pour les Danaïdes de Jonh William Waterhouse en mains privées.

 

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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 17:54

Hugo.jpgFestival Musique à la Chabotterie

17e Festival de musique baroque du 25 juillet au 7 août 2013

Les Indes Galantes - Jean - Philippe Rameau (1683 - 1764)

Hugo Reyne - La Simphonie du Marais

 

Depuis 1997, au cœur du bocage vendéen, se tient un festival merveilleux, plein de charmes et de surprises. Le nom du lieu qui l'accueil, particulièrement lié à la révolte vendéenne, porte un nom qui n'est pas sans rappeler les contes d'autrefois, la Chabotterie. Son directeur artistique, n'est autre que le flûtiste Hugo Reyne. Sa personnalité chaleureuse, son amour sincère du répertoire baroque qu'il défend avec tant de pétulance et d'enthousiasme, porte le public à pousser chaque été les portes du logis pour en découvrir de nouvelles fééries.
Mais pour pouvoir accueillir un public nombreux, friand de divertissements enrichissants, dans des conditions de confort et de sécurité optimum, ce n'est pas à la Chabotterie que nous nous sommes retrouvés, mais dans la Salle Dolia à Saint-Georges-de-Montaigu. Ainsi, nous avons  pu découvrir, dans un lieu certes moins raffiné, mais plus adapté à des conditions météos changeantes, la nouvelle production d'opéra de la Simphonie du Marais, Les Indes Galantes.

Ameriques SpipSans abandonner le barde du Roi Soleil, dont il a porté haut les couleurs pendant de nombreuses années, Hugo Reyne, s'est depuis peu tourné vers Rameau, l'autre grand représentant du baroque français.
La chaleur étouffante du jour accumulée et le temps orageux de la soirée, ont parfois mis à mal le public et les musiciens, surtout les musiciens qui sous les projecteurs, ont malgré tout tenu bon, nous offrant une très belle soirée musicale. Pas de mise en scène, mais une distribution de haute volée, permettant de dévoiler toute la luxuriance festive de ces Indes Galantes.
En un Prologue et quatre entrées, le Turc généreux, les Incas du Pérou, les Fleurs, fête persane et les Sauvages, Rameau joue de sa palette fastueuse, pour créer des univers à l'exotisme exubérant, si chers au XVIIIe siècle. Créées en 1735, les Indes Galantes, ne comprenaient à l'origine que le Prologue et deux entrées. Elles s'enrichiront très vite, en raison du succès des deux entrées manquantes : Les Fleurs, fête persane et les Sauvages. Il n'y a pas de fil conducteur, chaque entrée, célébrant les victoires de l'Amour, dans des petites historiettes délicieuses et enchanteresses.
Hugo Reyne a bénéficié d'une très belle distribution ce soir, pour célébrer cette fête galante du plaisir et de la rêverie.
Les sauvagesSix chanteurs, dont certains jeunes talents, ont fait preuve de beaucoup de témérité et de personnalité, faisant de cette invitation aux voyages une grande réussite. Tous méritent d'être cités, avec pour qualité commune un grand soin apporté à la prononciation. Leur phrasé élégant permettant d'apporter à chaque histoire des nuances d'une extrême subtilité. Chantal Santon, possède une énergie virevoltante dans ses quatre rôles, l'Amour, Phani, Fatime et Zima. Sensuel et insolent, son timbre fruité, nous captive. Le jeune haute-contre Reinoud Van Mechelen, confirme toutes les promesses des réalisations auxquelles il a participé avec Scherzi Musicali ces dernières années. Son timbre solaire s'associe à 
la séduction de sa déclamation. Il nuance avec beaucoup de finesse, de poésie et d'humour, les deux personnages qui lui échoient. Du vaniteux Damon, au tendre amoureux Carlos, il sait nous toucher par sa grâce. Le timbre rond de Stéphanie Révidat et son assurance dramatique lui permettent de nous offrir des personnages aux caractères authentiques et résolus. Le baryton -basse Marc Labonnette, à la voix ample et généreuse, correspond parfaitement à ses personnages et tout particulièrement à Osman et Adario, son inca, Huascar manquant peut-être d'un tout petit peu de férocité. François-Nicolas Geslot au timbre et à la diction d'une rare élégance est tout à la fois aimable et enjôleur en Valère et Tacmas. Enfin dans le rôle d'Alvar dans les Sauvages, Sydney Fierro complète cette distribution et y excelle avec candeur et vigueur.
Photo 1 ensembleL'engagement sans faille du Chœur du Marais est une des belles surprises de cette soirée. Une très belle diction et projection, lui permet un véritable engagement dramatique, évocateur de ces mondes étranges, singuliers et envoûtants.
Si les trompettes de la Simphonie du Marais ont parfois manqué d'un peu de justesse, cet ensemble, nous a offert la plus belle des palettes musicales qui soient. Les flûtes, les hautbois et le basson offrant une suavité charnelle, un velouté sonore, qui s'unie et se conjugue avec gourmandise à l'énergie et à la luminosité des cordes. La direction d'Hugo Reyne ardente, sensible et vivifiante et ses talents de conteurs, amoureux du répertoire qu'il défend, avec passion et sincérité, a mené ces Indes Galantes, au bout du voyage, entraînant les applaudissements enthousiastes d'un public subjugué par cette nuit d'été aux couleurs descostume-des-fleurs.jpg Orients libres et heureux.   

 

Par Monique Parmentier

 

Distribution : Chantal Santon Jeffery, soprano : Amour, Phani, Fatime, Zima ; Stéphanie Révidat, soprano : Hébé, Emilie, Zaïre ; Marc Labonnette, baryton-basse, Bellone, Osman, Huascar, Ali, Adario ; François-Nicolas Geslot, haute-contre : Valère, Tacmas ; Reinoud Van Mechelen, haute-contre : Carlos, Damon ; Sydney Fierro, baryton-basse : Alvar.

Le Chœur du Marais et la Simphonie du Marais - Direction, Hugo Reyne

Droits photographiques : Photographies du concert © La Simphonie du Marais. Boiseries l'Amérique © Château de Chantilly ; Costume de ballet© DR

 

 

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  • : Je ne prétends pas ici faire travail de musicologie je souhaite juste tout au plus vous faire partager ma joie à l'écoute de ces musiques dont j'aime vous entretenir, mais aussi de l'art et de l'esprit baroque. J'espère tout comme Puck à la fin du Songe d'une Nuit d'été pouvoir compter sur votre indulgence et vos remarques car "Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé), que vous n'avez fait qu'un somme, ...
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